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PROMENADE DANS MA TÊTE A LA TOMBÉE DU JOUR: Qui ?

© A. Lindauer

© A. Lindauer

Une simple question, mais une question. Une brèche ouverte dans un mur, un rempart, une frontière, un ébranlement dont on ne peut prédire l'ampleur, les conséquences éventuelles L'homme lui-même comme question. Gabriel Marcel l'appelle 'Viator'. Tout se passe comme si chacun était à distance de lui-même. Etre à distance de soi ? Que peut bien vouloir dire une telle expression, quel espace faut-il parcourir pour se trouver ? Un espace qui nous précède, à l'intérieur duquel on se trouve placé et qui se donne à parcourir. Un espace déjà structuré, avec des frontières, des chemins déjà tracés, qu'il faudrait parcourir encore, ou un espace neuf, à découvrir, à inventer ? Héritier et neuf, en même temps.

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Le passé d'où je viens et qui me structure, demeure à découvrir et à interroger. Il appartient à l'espace qui m'est donné à parcourir, espace-temps qui est en quelque sorte la 'substance' même dont je suis pétri. Il me paraît que la fameuse formule de Freud: « wo es war, soll ich werden » là où ça était, je doit advenir, exprime remarquablement l'être même de l'homme, d'une manière dont il n'a sûrement pas eu pleine conscience. L'attention de Freud est certes limitée au 'champ' qu'il a inventorié et pris en charge: la relation de l'inconscient et du conscient, de l'agir compulsif et de l'agir libre, selon les perspectives de la seule psychanalyse. Il est possible toutefois de reprendre cette formulation dans un champ autrement constitué, en référence à d'autres ressources ou propositions. Le temps et l'histoire font partie de notre substance. Et précisément le devenir historique lui-même, fait que changent nos possibilités, nos modes d'accès au temps lui-même.

            La formule de Freud reste ouverte, d'une part parce que, sa vie durant et quelque soit le cadre idéologique à l'intérieur duquel il s'est efforcé de la tenir, une certaine inquiétude métaphysique n'a cessé de l'habiter. Il importe de remarque d’autre part, qu’il est des formulations qui par elles-mêmes demeurent ouvertes, parce que l'affirmation ou la vérité qui leur sert de référent ne suffit pas à les remplir. Il en va ainsi de l'Evangile que nulle traduction culturelle ne saurait épuiser. Toute inculturation, pour nécessaire qu'elle soit, a une double conséquence qui n'est en réalité qu'une explicitation du mystère de l'Incarnation, que l'on peut tout aussi bien appeler 'mystère ontologique'. Peut-être n'a-t-on pas accordé une attention suffisante à ce qu'a d'étrange, de stupéfiant cette jonction de l'Infini, du non-Objectivable, du non prenable, et d'une réalité qui semble finie, et par le fait cernable. Il peut se faire, et c'est même notre lot habituel que nous nous sentions totalement étrangers ou indifférents à une démarche 'mystique'. Mais dès lors qu’elle constitue un phénomène humain, comment dire que nous ne sommes concernés en rien ? Térence disait « Homo sum,  humani nihil a me a lienum puto. Rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » et l'auteur de l'Imitation demande à quiconque de se reconnaître capable du péché le plus odieux. Quelle est cette étrange possibilité inscrite dans l'âme humaine dont la 'nature' au dire de Thomas d’Aquin est de ne pas en avoir ? Il n'est pas de définition de l'être humain qui ne doive rester ouverte. Passer du ‘ça au Je’ n'est-ce pas indiquer un chemin de liberté ? Comment comprendre cette étrange jonction d'un ça et d'un Je ?

 

Peut-être l'évocation de l'histoire des déplacements de l'homme, de ses migrations, de ses moyens de transports... comporte-t-elle une source de lumière sur le voyageur le 'viator' qu'il est ? Sur ces attentes indissociables et contraires d'identité stable à sauvegarder et de quête jamais satisfaite et à poursuivre ? Un vieux récit trop hâtivement rangé dans la catégorie de la fable ou du légendaire insignifiant, préludant tout au plus à une explication rationnelle désormais acquise, porte-t-il toujours en lui une dimension prophétique? Dimension par laquelle peut se caractériser tout ce que nous appelons 'Parole de Dieu'. N’est-il pas vraiment déraisonnable de penser que nous pourrions être à la hauteur d’une telle parole, la 'maîtriser' en quelque sorte ? La prière, je veux dire une manière de se vouloir, de se garder ouvert avec le désir de dépasser toute volonté de prise, me paraît être un attitude essentielle et qui à la réflexion dévoile sa nécessité. Cette attitude 'méditante' est bien ce qui caractérise Marie, dont l'évangéliste dit qu'elle ne comprit pas des paroles que nous trouvons fort simples, mais qu'elle les gardait dans son cœur. Garder la parole comme la terre garde la semence, sans prétention de la réduire à la compréhension que l'on pense en avoir acquis. Se réclamer de la Parole de Dieu, c'est se réclamer de ce qui échappe radicalement à la prise et à la maîtrise et la simplicité dont elle relève est la simplicité du cœur humble, toujours soucieux d'écouter, d'accueillir, d'entendre la Parole qui peut lui être adressée. Et c'est bien parce que c'est cette simplicité là qui est la porte d'entrée de la connaissance que la parole de Dieu n'est pas élitiste, mais s'adresse à quiconque, à l’uomo qualunque. Il est des questions qui dorment sous des affirmations qui nous paraissent aller de soi ou qui sont disqualifiées du seul fait qu'elles ne sauraient relever de procédures dont la nécessité nous paraît incontournable. Il est primordial de réveiller de telles questions, de faire réapparaître leur lieu natif, quand de nouvelles certitudes se substituent aux anciennes.

 

Envisager un texte comme possiblement « Parole de Dieu » c'est par le fait renoncer à une attitude de maîtrise, de possession. Il en va ainsi pour un texte comme celui des Actes des Apôtres, tout spécialement en ce qu'il met l'accent sur la manière dont le passage à la foi en Christ se fait sous le signe de la prise de distance à l'égard du judaïsme. De ce fait ce livre comme beaucoup d'autres relève de deux approches différentes, celle de l'historien et celle du croyant. Les deux visent la même réalité, mais il importe d'être particulièrement attentifs à la manière dont chacune d'entre elles est effectivement mise en oeuvre selon ses capacités propres, ses compétences pour reconnaître ou affirmer ceci ou cela. Les malentendus les plus redoutables trouvent là leur lieu et leur mode, de formation inaperçu et spontanément inconscient. Le 'sentir fondamental', l'air du temps que chacun respire porte avec lui son lot de certitudes, qui semblent aller de soi, être dotées du privilège de l'intemporalité et donc de l'évidence. Mais 'ce qui va de soi dissimule d'où il vient'. Nous ne saurions oublier qu'en un sens tout homme est le premier homme, que ce n'est pas la naissance biologique qui constitue la parenté vraiment humaine et la proximité authentique, ainsi que l'a montré Lévi-Strauss d'une manière décisive. Toute proximité 'humaine' est proximité d'alliance et celle-ci repose sur l'interdit de l'inceste ou interdit de la prise, et fait ainsi sortir l'homme de l'immédiateté instinctive, du besoin, de la domination ou de l'exploitation. Toute autre proximité est de type alimentaire et ne saurait se réaliser sans appropriation, absorption et réduction de l'autre à soi.

 

L'identification du connaître authentique à la vérité obtenue en appliquant les règles qui engendrent la certitude scientifique ne reconnaît d'accès à la 'chose’, à la ‘res' que selon le registre de la maîtrise, seul déclaré valable. Cet accès, légitime certes, procure à l'homme abondance de biens et le type de liberté que la maîtrise peut assurer. De ce point de vue, nous sommes dans le monde annoncé par Descartes qui voulait un savoir capable de rendre l’homme, « l'homme maître et possesseur de l'entière nature. » Une telle maîtrise n'est-elle pas identique à celle que revendique Eve en plaçant sa décision sous le signe de la consommation, et de l'univocité. Pourquoi la réalité ne serait-elle pas d'un seul tenant, accessible à la prise et à la maîtrise et en se choisissant 'ingénieur' l'homme n'assurera-t-il pas la domination qui le rend libre à l'égard de tous ses besoins ? Mais en identifiant son 'vis- à vis' au consommable l'homme se place sous le signe de la mort, le Maître absolu, dont parle Paul: « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, et Dieu détruira ceux-ci comme il détruira celui-là. Mais le corps n'est pas pour la fornication, il est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps. Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera, nous aussi par sa puissance. Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? Et j'irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituées ! Jamais de la. vie ! Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s’unit à la prostituée, n'est avec elle qu'un seul corps ? Car il est dit: les deux ne seront q’un seul corps. Celui qui s'unit au Seigneur, au contraire n'est avec lui qu'un seul esprit- » ICor. 6 - 1 C - 17.

 

La manière dont nous venons d'aborder la question du connaître est analogue à celle que Paul met en œuvre dans le passage que nous venons de citer. C'est en fonction de la question posée que la Genèse devient source de lumière. La relation aux aliments n’est pas du même ordre que la relation au corps de la femme, et plus justement au corps sexué. Tenter d'identifier le corps et le ventre, les aliments et la prostituée, ne peut conduire qu'à la mort, car cela indique que l'on considère la totalité du réel, et spécialement la réalité du corps du point de vue de la consommation. Prétendre consommer une liberté au travers de son apparence physique, c'est la manquer, demeurer sous le registre de l'apparence, du non être et donc de la mort. Le mot, et avec lui ce qu'il désigne, a reçu une extension excessive, faute de conscience. Le mot reste imprégné du Dieu auquel il est référé et dont on pense néanmoins l'avoir détaché La mort n'est nullement un châtiment 'extérieur' elle est le dévoilement d'un acte qui a manqué la cible. Il est illusoire et sot de dire que la mort n'a pas suivi immédiatement l'acte de consommation. Car ce qui est dit, et ce qui importe, c'est que la mort et la consommation sont du même ordre. S'il n'est d'autre possibilité de se maintenir en vie que par les aliments, la mort est programmée. Mais c'est expressément la volonté et le choix de tout envisager sous l'angle de la consommation qui est aussi celui de la maîtrise, de l'assimilation, de la réduction à la transparence, de la possession qui place l'homme sous la domination de la mort le Maître Absolu. Un en lui-même, n'a pas de consistance propre. Il est fonction de la réalité qu'il vise, de l'intentionnalité dont il est le vecteur.

 

L'intentionnalité renvoie au locuteur, à la structure mentale, à 'l'épistémé' qui est la sienne. Il peut sembler facile de déprendre un mot de son contexte, et de le rendre à sa pureté verbale si on peut dire. Mais ainsi isolé ce mot reste solidaire de son lieu de naissance. Ce n'est pas un hasard ou une négligence qui nous conduisent à rattacher mort et châtiment, mort et Dieu. Une telle jonction a de fait eu lieu et tout en voyageant, en se dégageant de sa liaison antérieure, le mot en reste marqué. La durée ou le retentissement de la liaison, ne constituent pas comme tels un gage d'authenticité. La liaison peut être tenue pour arbitraire et à ce titre, récusée. On peut réfléchir, en raison d'une similitude, sur la manière dont a été comprise la solidarité des hommes entre eux. « Il ne sera plus vrai de dire que les parents ont mangé les raisins verts et que les enfants ont eu les dents agacées- » Mais celui qui aura péché, et lui seul sera châtié. Combien faut-il de temps pour qu'une telle affirmation, fort simple et qui plus est accordée à notre sentir fondamental devienne réaction spontanée. A quoi tiennent beaucoup de jugements quotidiens racistes, de soupçons portés au nom de l'appartenance ethnique, à quoi tient 'le sanglot de l'homme blanc' ? Les mots les plus quotidiens sont à notre insu pleins de sens parasites. La clarification se réalise à longueur de temps et d'histoire. La Bible met à notre disposition un outil précieux de lecture et de compréhension de l'homme, dans la mesure en tout cas où nous reconnaissons en elle le chemin qui conduit l'homme de son origine à son plein accomplissement. Ici encore Paul peut nous servir de guide par le lien qu'il établît entre le premier Adam et le second. Jésus est tout ensemble le Nouvel et le véritable et le dernier Adam. En Lui l’homme est accomp1i et cet accomplissement se donne à voir sous la forme de la traversée d'une histoire dont il est l'héritier, l'achèvement et la clef de lecture. Tous les mots qui servent à la dire se chargent d'un sens qui accomplit l'ancien en récusant les limites qui empêchaient son déploiement. La naissance est sous le signe de la virginité, qui n'est point négation ou refus de la sexualité, mais dévoilement de son sens, de la liberté, qui la fait pleinement humaine. La mort est sous le signe du Ressuscité qui est ainsi le gage et garant de la liberté accomplie, soustraite à toute prise.

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