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MISSION - EST-IL PLUS DIFFICILE AUJOURD’HUI D’ETRE MISSIONNAIRE ? Père ESPIE

Espie Gabriel

Espie Gabriel

A la question : « Est-il plus difficile aujourd’hui d’être missionnaire ? »
Réponse (Père Gabriel Espie) : Je ne le pense pas. Poser cette question revient à poser la question suivante : « est-il plus difficile aujourd’hui d’être chrétien ? ». Une meilleure manière d’aborder cette question serait de dire : « Si tu es chrétien, tu seras missionnaire. » Mais, que veut dire être chrétien aujourd’hui ?

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Par essence, la Parole de Dieu est prophétique et je vous donne la formule, elle vaut, ce qu’elle vaut, – « L’Evangile vient de demain.» –. C’est pour cela que tu ne l’as pas encore entendu, c’est une parole tellement neuve, qu’elle reste inouïe et qu’elle ouvre le chemin et qu’elle te lance dans l’aventure 

J’ai un copain communiste, il me fait rencontrer tous ses amis, un jour un couple de francs-maçons ont émis ce souhait : « Ton curé-là, on voudrait bien le voir. » « Vous n’avez qu’à l’inviter à dîner un soir. » Puis un soir, on est allé au restaurant, puis le mari me posa cette question : « Il y a un truc que je ne comprends pas du tout, chez les cathos – Qu’est que qu’on a à foutre avec la vérité révélée ?  » La vérité c’est ce que nous sommes capables de saisir et de comprendre. Ce n’est pas une réponse décisive, tant il s’en faut. Mais par hasard, sa femme était là et je lui ai dit : « Mais, Monsieur, vous avez toujours su que cette femme vous aimait ? Vous n’avez pas dû le lui demander, elle ne vous a pas révélé ? Et là, aujourd’hui encore vous ne le lui demandez jamais ? – Chérie, est-ce que tu m’aimes encore ? » Ce n’est pas parce qu’elle couche avec vous que c’est une preuve d’amour, il n’y a pas d’amour dans la preuve, Sartre a dit j’ai beaucoup dormi avec une femme mais au moment où elle semble se donner, elle semble penser à quelqu’un d’autre ! Il n’y a pas de preuve d’amour.

Ah ! Que veut dire alors être « témoin » ? et « missionnaire » ? Oui, Jésus est missionnaire, pourquoi ? Mais, lisez, par exemple, le verset 29, chapitre 1er de saint Jean :  « Personne n’a jamais vu Dieu… », jamais, Moïse, non ; Elie, non : Platon, non ; personne… Celui qui est dans le sein du Père et qui sait de quoi il retourne, celui-là nous l’a révélé. Si tu veux connaître Dieu, tu n’as qu’une seule possibilité – Regarde Celui que Jean-Baptiste montre, et le mystère se redouble ! La seule parabole du jugement dernier que Brassens a si remarquablement mis en chanson et en musique, dans sa chanson pour l’Auvergnat – « J’ai eu faim, et tu m’as donné à manger. J’étais en prison, et ta visite a fait resplendir un rayon de liberté pour moi. Ah ! Elle est à toi cette chanson, toi l’Auvergnat qui sans façon m’a donné quatre bouts de pain, quand dans ma vie il faisait faim… »- C’est Dieu ! 

Le problème missionnaire, il se pose à partir de la condamnation de Jésus. Jésus est condamné et pourquoi ? Parce qu’il a refusé d’être le messie qu’attendaient les Juifs. La femme adultère : ce n’est pas un problème de moral, c’est un problème messianique. Moïse nous a dit : « de liquider ces femmes. Elles compromettent la société, la texture sociale. Toi, que dis-tu ? Si tu dis comme Moïse, tu es le messie, si tu ne dis pas comme Moïse, si tu nous obliges à partir… »


Tout le problème, c’est dans l’évolution des mots, dès le départ, il est question de liberté, de libération. Vous avez ce souci de liberté, de libération. Ce sera le critère. Jean-Baptiste qui ne sait pas, lui non plus, pas plus que Pierre, pas plus que Marie. Ils sont pétris dans leurs traditions, ils sont enfermés dans leurs limites. Ils ne peuvent pas boire – Et dans l’aveugle-né, vous avez le même problème. Les Pharisiens, ce ne sont pas les « couillons », ce sont les observateurs attentifs, ils sont intrigués des choses qui donnent à réfléchir. Mais est-il fidèle à la tradition ? Qu’est-ce que cela veut dire la tradition ? Qu’est-ce que cela veut dire la culture ? Il faut respecter les cultures. Mais l’Evangile met en question toutes les cultures, sans aucune exception, mais nous, nous avons la prétention de l’exprimer dans notre culture et ce que nous exportons : c’est la culture occidentale, c’est-à-dire la manière dont un Occidental a compris l’évangile, mais est-ce que tu l’avais vraiment compris ?

J’étais professeur en Algérie, il y a dix ou trente ans aujourd’hui, un homme, il était accompagné de sa femme, me dit un jour : « Mais, maintenant je comprends que mes gosses réussisseront mieux dans la vie s’ils sont chrétiens, alors je voudrais que vous les baptisiez. » Alors le mari dit : « Oui, mais, un baptême œcuménique  »– je lui dis : « Je ne sais pas ce que c’est. » Et la femme me dit : « Moi, non plus. » «  Je veux qu’ils soient baptisés comme quand vous baptisiez. » - « Bon, très bien, il faudrait qu’on se parle, il y a des divergences entre nous ». « Ah oui ! » dit la femme. « Moi, je n’ai qu’un Dieu. » « Moi, aussi, » lui répondis-je. « Hummm… ! » dit-elle. Alors je lui ai posé la question suivante simplement : « Lorsque vous dites que Dieu est Un, est-ce que vous savez ce que vous dites ? » « Evidemment !… » Alors, je lui dis simplement ceci : « Dans ces conditions, Madame, vous êtes plus grande que votre Dieu ! », et elle a bondi, au bout d’un moment…, elle n’était pas sotte, elle s’est assise et elle dit : « Vous avez raison, je ne sais pas ce que je dis. ». Alors j’ai dit qu’ « Ils sont trois, je ne sais pas non plus, ce que je dis. » Je ne sais pas, je ne possède pas. Qui peut dire qu’il comprend Dieu ? Dieu c’est le champ ouvert à l’infini mais qui brille dans le visage d’un homme, qui s’identifie au clochard à ce moment-là.


Au bout de sa question, de l’oreille tendue, a entendu, vous direz que c’est de la prétention, un appel, c’est à nous d’en témoigner, justement. J’ai évoqué (et en même temps y répondre) « le dessein » de Folon qui connaît le désespoir, l’angoisse de la solitude, de « je n’entends rien. »

Il n’appartient pas à l’Eglise, on appartient à l’Eglise par l’appel – entendu et répondu – On peut ne pas l’entendre. Quand l’entend-on ? Vous avez un truc dans l’Evangile qui est exceptionnel, que ce soit vrai ou faux, le fait que ce soit dit.

L’Evangile : Jésus est crucifié avec 2 larrons de droits communs, l’un à sa gauche, l’autre à sa droite. L’un des deux dit : « Pourquoi, tu ne nous libères pas ? » L’autre lui dit « Pourquoi l’injurier… Nous, c’est un bon droit. » Et il se tourne vers Jésus et il lui dit : « Souviens-toi de moi ! » « Aujourd’hui même, tu seras avec moi. » Ne jugez pas ! C’est à mettre en relation avec le monde dans lequel nous vivons. Tout ce qui se disait signifiait dans la foi. Les religions ont progressivement récupéré par ce qu’on appelle les « valeurs » ; et aujourd’hui de plus en plus, il y a des revendications d’innocence, nous ne sommes pas au bout du chemin, vous verrez, il y a déjà des indigènes de la République, on aura bientôt, il y aura de plus en plus, vous le verrez, le gouvernement y est pour quelque chose avec la loi positive sur la colonisation et ceux qui ont été colonisés s’insurgent et ils nous traitent de salauds – revendication d’innocence – et aujourd’hui pour être bien dans sa peau, il faut être victime. Si vous n’êtes pas victimes, vous êtes tortionnaires. Vous voyez : Tout le vocabulaire est à revoir. Ce n’est pas sans raison que l’on dénonce et qu’on a dénoncé la mainmise de l’Eglise.

Et l’Eglise, qu’est-ce que c’est ? Et qu’est ce qu’il y a de plus provocant – « Hors de l’Eglise, pas de salut ! » - Moi, j’adhère parfaitement à cela, pourquoi ? Qu’est-ce que l’Eglise ? Il est dit dans l’Epître aux Hébreux : « Dieu qui veut sauver tous les hommes et qui appelle de multiples manières  »– qui entendent, et qui n’entendent pas – Par la faute de qui ? qui répondent, qui répondent pas. Ça ne te regarde pas !

Dieu appelle. Qu’est que cela veut dire d’être sous l’appel ? Proposer une anthropologie, c’est-à-dire une vision de l’homme où il est essentiel, moi, je considère ainsi, d’être appelé et quand je passe devant le clochard du coin de la rue, si je suis chrétien dans la mesure où je le suis, je dois dire : « Dieu l’appelle. » Je me rappelle encore des fois quand je passe devant un clochard, qui un jour, on ne peut pas donner tout le temps à tout le monde, alors je fais semblant de ne pas le voir, il m’a dit : « Je comprends que vous n’avez rien à me donner, mais au moins, vous pouvez me donner un sourire. » J’ai voulu raconter à une gentille dame qui venait me voir, elle m’a dit : « J’ai voulu faire ce que vous m’avez dit de faire » (Je n’ai rien dit, mais enfin…) « J’ai souri à un clochard, il s’est mis à me suivre, je me suis réfugiée dans un magasin… » Bon, là on a le problème de discernement et à ce moment-là, j’ai dit un mot de la « connaissance », on a évoqué Socrate, Socrate faisait profession de sage-femme, c’est de la maïeutique, « je n’apporte rien à personne, mais je l’aide à mettre au monde ce qu’il porte en lui, mais je ne suis pas le concepteur, je n’apprends rien à personne, au contraire, il faisait profession d’ignorance. » l’accoucheur des pensées des autres – Apprenez à comparer Socrate et Jésus. La maïeutique et l’évangélique. L’évangélique : c’est quoi ? Je viens t’annoncer quelque chose, je viens te révéler ce que tu ne trouveras jamais par toi-même. C’est là le problème : nous sommes des êtres dans l’Histoire. Nous sommes des êtres libres et il y a des choses, si elles me viennent des êtres libres que je dois apprendre, que je dois écouter. Lorsqu’un homme dit à sa femme ou l’inverse – « Je sais ce que tu veux direTu n’as plus rien à dire » il n’y a pas de pire d’injure : c’est lui dire – tu n’existes pas ou tu n’existes plus à mes yeux. » Etre libre, c’est être une source et une source inépuisable. Si la liberté qui me fait face est source de vie, d’où le sais-tu ? Pourquoi ne me l’as-tu pas dit, qu’être homme, c’est être appelé. Pourquoi m’as-tu laissé seul dans la nuit ? Voilà la Source de la Mission.

Où vous voulez-vous qu’elle soit autrement ? Ah mais, vous êtes associés au colonialisme, etc. Mais pousse la réflexion ! Vas au bout ! Y-a-t-il une vérité qui n’est pas prise de possession. A la question : « Vatican, a-t-il apporté quelque chose de neuf à la mission ? » – « Non. » Mais lisez les textes qui sont à la fondation, bien sûre que oui ils ont porté quelque chose de neuf. Mais, radicalement, Jésus a tout apporté. La Patristique dit en s’apportant lui-même, il a apporté toute nouveauté. Mais Jésus n’est la possession de personne. « Tu vas apporter le Christ ». Mais, ce n’est pas vrai. Tu vas témoigner de Celui que nul ne possède. Tu vas témoigner de cette forme de liberté qui est justement d’être hors possession, et l’Eglise : c’est cela.

Pourquoi ne pas réfléchir d’une manière radicale sur la fameuse nouvelle naissance. Mais lisez Lévis Strauss qui est incroyant, qui est un des plus grands ethno-sociologue - la structure élémentaire de la parenté - par exemple (se farcir 800 pages, bon, d’accord !…). Chacun n’est pas obligé de réfléchir, mais ceux qui ont dû le faire, ceux qui ont le droit, disons le devoir de donner ça aux autres – l’homme est véritablement homme – ce n’est pas le problème que j’aborde – c’est la liberté.

Le seul lien de parenté qui soit vraiment humain : c’est l’alliance. L’alliance : c’est un homme et une femme qui dépassant les pulsions de l’instinct se donnent l’un à l’autre. C’est ce qui se cherche. Aujourd’hui, il faut réinventer la totalité du vocabulaire et en puisant dans les contributions que tout le monde aborde. Nous ne pouvons être chrétiens que grâce aux non-chrétiens, quand un non-chrétien, mais… quel est l’esprit qui l’habite ? C’est là que surgit le problème de la raison et de la foi, parce que l’Eglise, en effet, l’Eglise a voulu chapeauter tout le monde pour son bien. Mais embarquer tout le monde sur le bateau de la foi, mais les gens veulent être libres et la foi : c’est précisément, François l’a très bien dit tout à l’heure : « Avec le Christ, c’est toutes les frontières qui disparaissent, tout enfermement… » Que dit Jésus aux envoyés de Jean-Baptiste – Allez dire à votre maître qui est en prison et qui en a marre et qui attend un libérateur, il est en prison pour une bonne cause, il a fait le bien, il a dit à son maître, tu n’as pas le droit de prendre cette femme, parce qu’elle est déjà donnée à ton frère, s’il est le messie, le fait que ce soit dit, c’est fantastique, quelle liberté… foutre tous ces Romains à la mer. Il y a une autre liberté. Ça ce sont vos problèmes ; c’est tout cela qu’il faut réajuster.


Comment se fait-il qu’un homme qui découvre ce qu’est la liberté n’éprouve pas la nécessité de l’apporter aux autres ? Comment ne pas être missionnaire ?

Il faut réfléchir sur le problème du pouvoir. L’année liturgique se clôture par la célébration du Christ-Roi… Mais surtout, l’Eglise a tout fait pour restaurer les prestiges de l’autorité : c’est la mise en question la plus radicale de l’autorité et du pouvoir.