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Instructions de 1659 données aux premiers Vicaires Apostoliques

Instructions de la Sacrée Congrégation «de Propaganda Fide»
Instructions transmises à Mgr Pallu et Mgr Lambert De la Motte

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TRADUCTION DES INSTRUCTIONS DE 1659

I. - AVANT DE PARTIR

1. Les qualités des candidats aux missions

Comme vous avez tant de diligence et comme aussi en France, il y a tant de zèle et de dévouement pour la religion, de telle sorte que beaucoup ont été invités par vous à participer à cette mission de Chine et que beaucoup se sont offerts spontanément, ne croyez pas facilement à tout esprit mais éprouvez les esprits pour voir s'ils viennent de Dieu.

L'expérience en effet a montré que beaucoup, poussés par je ne sais quelle piété zélée, surtout quand la nature est un peu plus fervente, se ruent vers les oeuvres de piété plus qu'ils n'y sont portés; mais comme chez eux la vertu n'avait pas mis de racines profondes, dès que cette ferveur initiale s'est calmée, ils sont revenus avec des coeurs brisés par les débuts mêmes de leurs travaux et ont porté leurs regards en arrière se détournant de la charrue.

Il vous faut donc, tout d'abord, rechercher, avec grand soin et discerner parmi un grand nombre des hommes capables, par leur âge et leur santé, de supporter les travaux et aussi, ce qui est beaucoup demander, qui soient des gens doués d'une charité supérieure et de prudence; et de ces vertus ce n'est pas le jugement d'autrui ou la conjecture mais l'usage et la pratique des réalités et l'expérience des autres dans d'autres charges remplies avec éloge qui en donneront la preuve;

des gens capables de garder le secret et de le conserver avec ténacité, qui soient doués de moeurs sérieuses, de courtoisie, de douceur, de patience, d'humilité et qui s'attachent à donner l'exemple de toutes les vertus de la foi chrétienne qu'ils professent, des gens qui soient formés selon les normes de la charité évangélique, s'adaptant aux moeurs et aux caractères d'autrui, qui ne soient pas pesants pour les compagnons avec lesquels ils auront à vivre, qui ne deviennent pas détestés des étrangers ou ingrats, mais qui, avec l'apôtre se fassent tout à tous.

2. La procédure à suivre pour leur envoi en mission

Ceux que vous choisirez, proposez leurs noms au Nonce Apostolique de Paris pour qu'on connaisse leurs noms, âge et capacité, et qu'on puisse les insérer dans vos lettres de facultés; c'est pourquoi on a laissé dans ces facultés un espace libre pour y mettre leurs noms.

Rendez compte immédiatement de cela à la Sacrée Congrégation pour qu'on ratifie ce qui aura été fait dans ce domaine par vous et par le Nonce Apostolique.

3. La transmission du courrier

Fixez clairement de quelle facon et suivant quelle manière le Nonce vous adressera de très fréquentes lettres et vice-versa vous à lui et ainsi au Siège Apastolique. C'est pourquoi aussi dans les lieux maritimes ou ports, que des hommes de confiance soient désignés par vous, non seulement en Europe mais dans toute l'Asie et surtout sur le littoral de vos missions, qui aient ou recoivent cette charge et transmettent vos lettres aussi surement que possible.

4. L'envoi des subsides

Déterminez aussi la manière selon laquelle, chaque année, des secours temporels et spirituels vous seront envoyés de France et faites la connaître par écrit à la Sacrée Congrégation pour qu'informée de la situation, elle puisse autant que lui permet la masse des affaires qui l'absorbe sans cesse, coopérer en raison de son amour pour vous, à vos saintes entreprises et à celles des autres personnes pieuses.


5. Les qualités des procureurs

C'est pourquoi, qu'il y ait à Paris des personnes prudentes et pieuses qui gèrent vos affaires aussi bien en France même que par lettres adressées aussi ici même, à Rome; que ce soient des gens tels que la Sacrée Congré-gation puisse, à juste titre, avoir confiance en eux. Pour qu'ils puissent juger avec certitude des qualités et des aptitudes des autres, désignez des personnes âgées, émérites, douées de grande piété et de prudence et n'ayant aucun goût de toutes les choses du monde.

Leur charge consistera surtout à chercher, à trouver et à examiner les missionnaires, qui trouvés capables d'après ce qu'on a dit plus haut, vous seront envoyés, en son temps, par cette Sacrée Congrégation, qu'ils doivent, à cause de cela, conseiller en indiquant tous les missionnaires qu'ils auront trouvés avoir les qualités voulues, pour qu'après une mûre délibération de l'autorité légitime, ils vous rejoignent munis de facultés et de mandats.

6. Le procureur à Rome, ses qualités

En plus de ceux que vous constituerez vos procureurs à Paris, ayez à Rome quelqu'un qui gère vos affaires et munissez-les tous les deux de votre mandat légitime de procuration, surtout celui qui restera à Rome, pour qu'il puisse presser vos affaires et les solliciter avec la modestie voulue. Mais il faut vous efforcer de choisir pour cette charge un homme éprouvé qui d'abord connaisse bien vos affaires, qui soit capable et auquel la Congré-gation puisse se fier. Et comme de lui dépend beaucoup le progrès de vos affaires, une fois élu, veillez à ce qu'il puisse persévérer dans sa charge de peur qu'en le changeant souvent quelqu'un de plus négligent et de nouveau ne lui succède non sans peu de détriment pour votre affaire.

7. Le départ

Après que vous aurez reçu ces instructions du Nonce Apostolique, il vous faut partir le plus vite et le plus secrètement possible, cachant à tous ce qui regarde tant le voyage et la décision de votre départ que l'itinéraire et la route que vous suivrez, de peur qu'en transpirant cela ne suscite des empêchements en grande masse et en beaucoup d'endroits.



Il. - AU COURS DU VOYAGE

1. L'itinéraire

Le voyage par terre, au travers de la Syrie et de la Mésopotamie sera de beaucoup plus sûr pour vous que celui par l'Océan Atlantique et le Cap de Bonne Espérance et il faut surtout vous défier des régions et des lieux qui, de quelque manière, dépendent des Portugais que vous ne saluerez même presque pas pour autant que vous pourrez.

Arrivés sur place, ni Macau, ni les autres pays qui obéissent au Roi de Portugal, même s'ils sont compris dans les limites de votre administration, ne relèvent de votre charge. C'est pourquoi, il faut partir par la Perse ou la Mongolie, ou même par mer s'il s'offre à vous, opportunément, quelque bateau que vous sachiez avec certitude destiné à la Chine mais qui n'aborde pas aux lieux indiqués ci-dessus.

2. Le secret en cours de route

fi faut veiller surtout à ce qu'au cours de votre voyage personne ne puisse savoir le nom et la fin de votre mission. C'est pourquoi changez vos noms, votre patrie et votre facon de vous comporter et ne parlez pas de votre voyage, de votre itinéraire, surtout de son but et, ce qui est plus important que tout, de votre dignité épiscopale.

Pour ce qui est d'un si long voyage, alléguez soit le commerce, soit la curiosité innée des européens qui les porte à visiter et à connaître les pays étrangers ,que si enfin la nécessité ou une circonstance vous amènent à le confesser vous pouvez avouer que vous êtes missionnaires mais destinés bien ailleurs qu'en Chine.

3. Rapports de voyage

Faites une brève description des régions que vous traverserez et de votre itinéraire et, tout ce que vous apprendrez en route, il faut l'écrire ici de la façon et de la manière prescrites en son lieu.

En voyageant, il vous faut enquêter, avec diligence, pour savoir s'il y a une façon d'envoyer des lettres en Europe, s'il y a un homme de confiance à qui les lettres puissent être confiées; s'il y a quelqu'un de ce genre il faut faire amitié et se rendre des services mutuels; taisant toute-fois le secret de votre mission, -il faut l'exhorter à envoyer avec soin vos lettres en Europe. Il faut faire enquête pour savoir s'il veut quelque chose dans son intérêt en Europe et offrez libéralement votre concours, et le cas échéant, écrivez le nom, le siège et les affaires de cet homme et des lettres de recommandation pour lui, et les occasions que vous avez rencontrées; n'omettez d'écrire à la Sacrée Congrégation et aux Procureurs de vos affaires aucune de ces choses qui vous arriveront au cours de votre voyage; racontez surtout toutes les difficultés de votre voyage et la manière dont vous les avez surmontées pour que vos successeurs puissent les surmonter.

Où vous arriverez, observez là avec diligence ce qui touche la propagation de la Foi, le salut des âmes et la gloire de Dieu à promouvoir, l'état de la Chrétienté, des missions et des missionnaires. Il faut vous garder de -penser que vous avez ,quelque fonction ou droit de visite, mais faites enquête de telle manière que votre curiosité apparaisse excitée par souci de charité chrétienne et non par une autre fin.

4. Manière de voyager

Faites voyage tous ensemble à moins que vous pensiez préférable de faire route séparément par groupes différents. Si l'un de vous ou de vos compa-gnons est pris d'une infirmité, qu'on espère devoir finir en peu de jours, il vous faut lui venir en aide jusqu'à ce qu'il guérisse et poursuive le voyage avec vous. Si vous voyez que la maladie doit se prolonger et vous fait perdre cependant de bonnes occasions de poursuivre votre voyage, il faut confier le malade à des personnes pieuses et religieuses, de préférence à des mission-naires, si vous en trouvez dans cette région; ou, si vous préférez, laissez l'un d'entre vous avec le malade, qui puisse l'aider et le consoler, et, ensuite, fasse le voyage avec lui et vous rejoigne là où vous aurez déterminé d'aller.

De toutes vos forces efforcez-vous sans cesse de parvenir le plus vite possible à votre mission, où Dieu vous a appelés et, sous aucun prétexte de piété ou de charité, ne tolérez d'être un tant soit peu retenu ou détourné de votre droit chemin. C'est en effet une charité désordonnée qui vous détourne sur-tout de la misère des peuples qui vous sont confiés pour en aider d'autres.






III. SUR LE LIEU MÊME DE LA MISSION


1 - Créer un clergé indigène le plus nombreux possible

Voici la principale raison qui a déterminé la Sacrée Congrégation à vous envoyer revêtus de l'épiscopat dans ces régions. C'est que vous preniez en main, par tous les moyens et méthodes possibles, l'éducation de jeunes gens de facon à les rendre capables de recevoir le sacerdoce.

Après les avoir ordonnés prêtres, vous les établirez chacun dans son pays d'origine à travers ces vastes territoires, avec mission d'y servir le christianisme de tout leur coeur sous votre direction. Ayez donc toujours ce but devant les yeux: amener jusqu'aux ordres sacrés le plus grand nombre possible de sujets et les plus aptes, les former et les faire avancer chacun en son temps.

2 - Réserver au Saint-Siège la décision au sujet des évêques indigènes

Si parmi ceux que vous aurez su promouvoir, il s'en trouve qui soient dignes de l'épiscopat, gardez-vous bien - il s'agit ici d'une défense absolue - de re-vêtir l'un quelconque d'entre eux du caractère d'une si haute dignité. Ecrivez d'abord à la Sacrée Congrégation leurs noms, âge et qualités et tout ce sa-voir à leur propos, par exemple à quel endroit vous pourriez les con-sacrer, à la tête de quels diocèses vous pourriez les placer, et beaucoup d’autres renseignements dont il sera bientôt question.

3. Etre l'exemple de l'obéissance au Saint-Siège

Puisque c'est à l'obéissance des évêques envers le Siège apostolique que sont suspendues l'unité de l'Eglise entière, la communion des saints, l'horreur et le rejet des hérésies et du schisme, danger particulièrement redoutable en ces terres lointaines, il faut non seulement vous montrer vous-mêmes d'une soumission entière et empressée à l'égard du Pontife romain, mais encore tout faire pour que les Chinois et les autres peuples placés sous votre auto-rité soient bien persuadés de la règle et de la garantie de la foi orthodoxe:

pour eux aussi elle consiste à révérer la Chaire apostolique comme maîtresse de vérité et voix de l'Esprit Saint, à se soumettre avec une parfaite exactitude à ses ordres et ses dispositions en ce qui concerne les choses spirituelles, à la consulter dans les difficultés et à accepter volontiers de se conduire suivant ses directives. Mais c'est surtout par votre exemple, à vous qui étes leurs chefs, que cela leur deviendra plus facile et plus évident.

Ne réglez donc aucune affaire d'importance sans en avoir reçu mandat de la Sacrée Congrégation, et rendez-lui compte par écrit de ce que vous aurez fait dans l'accomplissement de votre charge suivant les circonstances: vous persuaderez ainsi les Chinois qu'en matière grave il faut toujours consulter le Siège apostolique. Efforcez-vous de les amener à nous écrire très souvent, à solliciter l'avis du Souverain Pontife et à en attendre réponse. Les Chinois en effet pourraient être impressionnés par l'énorme distance qui les sépare de Rome et les difficultés du recours, au point de prétendre qu'il ne leur serait pas bon d'embrasser une religion dont le chef a tant de peine à faire parvenir jusqu'à eux ses oracles!

À vous de leur montrer par votre exemple comment la sollicitude du Pontife romain, avant toute démarche de leur part, supplée aux inconvénients de l'éloignement en nommant des évêques munis de très amples pouvoirs. D'ailleurs on pourrait y suppléer encore mieux, si Dieu veut que le christia-nisme s'enracine plus profondément dans ces pays, par la nomination de nonces, sans se laisser arrêter par la dépense au les incommodités, comme cela se faitsans difficultés pour d'autres pays moins éloignés pourtant que ceux-ci.

4 - Ne pas imposer de force les ordres de la Propagande.

Si dans l'exécution des ordres de la Sacrée Congrégation vous rencontrez ou vous prévoyez de grosses difficultés au point de juger que ces ordres ne pourront être acceptés sans révolte, évitez à tout prix de les imposer aux intéressés contre leur gré, de les mettre en vigueur par la force ou la crainte de vos censures, de semer la division qui naîtra de la désobéissance de quel-ques-uns, de vous aliéner les esprits, d'exaspérer les passions. Au contraire, il sera bien préférable, compte tenu de la conversion récente et de la faiblesse des néophytes, de ne pas appliquer le décret tout de suite. Prenez le temps d'écrire à la Sacrée Congrégation en lui exposant l'affaire avec la plus complète sincérité, et attendez ce qu'elle vous répondra de faire.


La liaison avec la S. Congrégation

5 - Devoir de renseigner les cardinaux

Rien ne s'oppose davantage à la conversion des peuples païens et à l'unité de la foi, rien ne retarde plus la propagation de l'Evangile à travers ]'univers entier que la difficulté de correspondre et de communiquer avec le monde chrétien et surtout avec le Siège apostolique. Vous devez d'autant plus mettre tout votre soin, votre zèle et votre étude à organiser le courrier tant à l'aller qu'au retour dans les meilleures conditions de sécurité. Il ne faut donc jamais perdre de vue ce but: nous écrire le plus souvent possible. Ce devoir vous est sévèrement prescrit dans le Seigneur, pour que vous l'ac-complissiez plus scrupuleusement.

Et bien que vous rencontriez presque à chaque heure une foule de choses qu'il importe essentiellement de savoir et qui pourtant vous paraîtront de peu d'importance, ne vous permettez pas de les laisser dans l'oubli, et que le fait de les écrire ne vous soit pas à charge. Il est de la plus grande conséquence de savoir que la situation n'est pas restée tout à fait la même ou qu'il ne s'est rien passé de remarquable.

6. Précautions à prendre dans l'expédition des courriers

Pour que les lettres arrivent en toute sécurité à destination, envoyez-les par plusieurs secrétaires et plusieurs itinéraires, et souvent même en plusieurs copies par le même itinéraire. Sachez donc bien à quel point la cor-respondance est un de-voir qui vous est recommandé et ordonné: s'il vous arrive de le négliger, n'en doutez pas, aucun écart de conduite de votre part ne sera plus sensible à la Sacrée Congrégation, et il n'est rien qu'elle vous pardonnera plus difficilement.

N'écrivez en Europe absolument rien qui, touchant la politique ou le com-merce, risque d'offenser les princes et les dirigeants des Etats, mais réservez pour un moment plus opportun le récit complet et détaillé de ces sortes d'affaires.
Pour le cas où la nécessité exigerait que le contenu de vos lettres ne soit pas divulgué si les missives étaient interceptées, nous vous envoyons un procédé permettant d'écrire à la Sacrée Congrégation en langage convenu certains messages secrets et qu'il faut tenir cachés.

Mais il ne faut vous en servir que de loin en loin en cas d'urgente nécessité, et seulement lorsque vous êtes sûrs qu'en cas de saisie de votre corres-pondance et bien que son contenu leur soit indéchiffrable, des gens mal-veillants ne profiteront pas de l'occasion pour vous rendre suspects ,auprès des gouvernants, comme si vous ourdissiez quelque

C'est pourquoi, si vous n'avez pas confiance dans les lettres et s’il survient des événements qu'il faille absolument nous faire savoir au plus vite, qu’un de vos missionnaires fasse un rapide voyage hors des frontières de la pro-vince pour écrire à Rome, depuis un lieu sûr, où en sont les choses. En raison de la charge que vous lui confiez, ne lui cachez rien, pourvu qu'il soit loyal et dévoué à la religion.

Avant son départ, qu'il obtienne de vous la permission écrite de sortir de votre province, où seront spécifiés aussi l'endroit où il doit se rendre par le chemin le plus direct et le temps au bout duquel il devra rentrer. Lorsqu'il aura expédié les lettres que vous lui aurez dit d'écrire, il devra aussitôt revenir dans sa province sans attendre la réponse de peur qu'entre temps le christianisme ne souffre quelque dommage de son absence.

7. Encourager les missionnaires à écrire

En outre, si les missionnaires eux-mêmes veulent nous écrire, bien loin de les empêcher, vous ferez au contraire tout le possible pour les y encourager et y engager formellement.

N'ouvrez pas leurs lettres, ne les lisez pas, ne cherchez nullement à savoir ce qu'elles contiennent. Contentez-vous de leur défendre très strictement tout propos qui y offenserait la politique ou les princes. Mais qu'ils ne laissent passer aucune occasion de vous écrire à vous-mêmes depuis la résidence que vous leur avez assignée.

D'ailleurs, toutes les fois que vous pouvez écrire avec sécurité ou nous envoyer un messager, envoyez-le assez informé pour répondre parfaitement aux questions que vous trouverez énumérées sur la feuille ci-jointe.


Conduite avec les princes

8 - N'offusquer en rien souverains et fonctionnaires du pays

Si quelque roi, seigneur ou dignitaire, écoutant la voix de Dieu, se montre bienveillant envers vous ou manifeste de l'inclination pour la religion chré-tienne, soyez-en reconnaissants. Mais de peur d'exciter l'envie, ne réclamez ni privilèges, ni exemptions, ni tribunaux spéciaux; ne cherchez en aucune façon à réduire l'étendue de leur juridiction. Si toutefois, sans attirer la haine de personne, vous avez obtenu quelque avantage propre à aider le développement de la foi, ne vous vantez pas de l'avoir acquis de plein droit, mais précisez qu'il vous est venu de lui par pure bienveillance. Et évitez absolument de lui inspirer la plus petite crainte pour sa personne ou ses droits: il faut fuir jusqu'à l'ombre de tout soupçon de cet ordre.

9 - Interdiction de s'intéresser à la politique

Soyez si éloignés de la politique et des affaires de l'Etat que vous n'acceptiez jamais de prendre en charge une administration civile, même si on vous le demande formellement et qu'on vous fatigue d'instantes prières. La Sacrée Congrégation l'a toujours strictement et expressivement interdit, et elle continuera à l'interdire.

C'est pourquoi vous avez le devoir, vous et vos compagnons, de vous en garder très soigneusement. On vous a sans nul doute appris que la Sacrée Congrégation serait fort mécontente de celui qui se mêlerait de pareilles choses ou qui s'y laisserait mêler, non seulement dans le cas où cela tourne au préjudice de la religion et à détourner les missionnaires de leur tâche, mais tout autant lorsque brille l'espoir le plus certain de voir par ce moyen la religion accrue et la foi largement propagée.

Sur ce point, il ne vous servira de rien d'invoquer l'exemple d'autres missionnaires, serait-ce des religieux, exemple que peut-être vous appor-teriez comme excuse à votre conduite.


Au contraire, montrez-vous hardiment comme un modèle pour eux, afin qu'ils apprennent de vous, et les populations avec eux, quel est le véritable esprit du Saint-Siège. Ce n'est pas par des habiletés de ce genre que la parole de Dieu doit être répandue, mais par la charité, le mépris des choses humines, une attitude modeste, une vie simple, la patience, l'oraison, et les autres vertus apostoliques.

Bien plus, mettez tous vos soins à faire comprendre à tous combien de telles pratiques sont éloignées de l'esprit de la Sacrée Congrégation, avec quelle rigueur et quelle sévérité elle les interdît à ses ministres, avec quelle indignation elle en recevrait la nouvelle si, par des relations de mission-naires elle venait à apprendre des faits de ce genre.

Ainsi donc, que l'on sache et proclame hautement que vous et les vôtres, vous avez en horreur de telles pratiques, que vous ne tendez qu'à des intérêts spirituels et au salut des âmes, que vos travaux, vos désirs et votre esprit sont rigoureusement dirigés vers les choses célestes à l'exclusion de toutes les autres.

Si vous voyez l'un d'entre vous tomber dans une telle absurdité, renvoyez-le sans délai de la mission, allez jusqu'à le chasser du pays, car on ne peut rien imaginer de plus dangereux pour vous et de plus préjudiciable à la cause de Dieu, qui repose entre vos mains,

10 - Comment décourager les appels des princes

Si toutefois, il arrive que les princes réclament un jour ou l'autre vos conseils, alors, mais non sans vous être fait beaucoup prier et en alléguant notre présente défense, vous leur donnerez des avis loyaux et justes, ayant une saveur d'éternité.

Cependant abandonnez rapidement le palais et la cour et retirez-vous dans vos diocèses pour y vaquer aux fonctions sacrées. Plutôt que d'être obligés de rester, feignez une totale ignorance des affaires politiques et une inaptitude complète à l'administration civile, de façon à vous éloigner au plus vite avec leur propre agrément de ce lieu plein de périls.



Patience et silence sous la persécution

11 - Exiger le loyalisme à leur égard
et ne pas introduire chez eux le parti de l'étranger quel qu'il soit

Aux peuples, prêchez l'obéissance à leurs princes, même difficiles, et tant en privé qu'en public priez Dieu de tout votre coeur pour leur prospérité et leur salut. Ne critiquez pas leurs actions, même celles des princes qui vous per-sécuteraient, n'accusez pas leur dureté, ne reprenez rien dans leur conduite, mais dans la patience et le silence attendez de Dieu le temps de la consolation.

Refusez-vous absolument à semer dans leurs territoires les germes d'aucun parti, espagnol, français, turc, persan ou autre. Bien au contraire, extirpez à la racine, autant qu'il est en votre pouvoir, toutes les rivalités de ce genre. Et si l'un de vos missionnaires, dûment averti, continue à alimenter de telles dissensions, renvoyez-le immédiatement en Europe, de peur que son imprudence ne mette les affaires religieuses en grand péril.





Le respect des usages du pays

12 - Ne pas amener les usages des pays d'Europe

Ne mettez aucun zèle, n'avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs moeurs, à moins qu'elles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l'Espagne, l'Italie ou quelque autre pays d'Europe? N'introduisez pas chez eux nos pays, mais le foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d'aucun peuple, pourvu qu'ils ne soient pas détestables, mais bien au contraire veut qu'on les garde et les protège.

Il est pour ainsi dire inscrit dans la nature de tous les hommes d'estimer, d'aimer, de mettre au-dessus de tout au monde les traditions de leur pays, et ce pays lui-même. Aussi n'y a-t-il pas de plus puissante cause d'éloignement et de haine que d'apporter des changements aux coutumes propres à une nation, principalement à celles qui y ont été pratiquées aussi loin que remontent les souvenirs des anciens.

Que sera-ce si, les ayant abrogées, vous cherchez à mettre à la place les moeurs de votre pays, introduites du dehors? Ne mettez donc jamais en parallèle les usages de ces peuples avec ceux de l'Europe; bien au contraire, empressez-vous de vous y habituer.

Admirez et louez ce qui mérite la louange. Pour ce qui ne la mérite pas, s'il convient de ne pas le vanter à son de trompe comme font les flatteurs, vous aurez la prudence de ne pas porter de jugement, ou en tout cas de ne rien condamner étourdiment ou avec excès.

Quant aux usages qui sont franchement mauvais, il faut les ébranler plutôt par des hochements de tête et des silences que par des paroles, non sans saisir les occasions grâce auxquelles, les âmes une fois disposées à embrasser la vérité, ces usages se laisseront déraciner insensiblement.


13 - Veillez à ce que le ministère des âmes
n'offre pas de prétexte à quelque agitation

Dans la prédication de la parole de Dieu et dans l'administration des sacre-ments ne donnez lieu à aucun soupçon de vouloir créer du désordre ou ex-citer à la rébellion en raison des rassemblements provoqués par l'instruction des fidèles et les cérémonies du culte.

Prenez bien soin que les chrétiens viennent célébrer avec vous les saints mystères avec beaucoup de discrétion. Ne les laissez dans leurs rencontres traiter d'aucune affaire qui ne soit pas du domaine sacré et interdisez absolument qu'on parle à cette occasion de ce qui concerne la vie pu-blique.


Ordre et paix entre les missionnaires

C'est intentionnellement que vos provinces ont été choisies éloignées les unes des autres, pour que nul d'entre vous ne se mêle de la mission d'autrui.

S'il y a vraiment urgence, et si un énorme coup de filet force votre voisin à appeler les pêcheurs d'une autre barque, il peut vous être permis pour peu de temps, après en avoir été prié non pas une fois, mais plusieurs fois, de vous absenter de votre province et de travailler dans une autre.



Mais de peur que la vôtre n'en souffre, il faut prévoir un vicaire capable. Ne vous absentez toutefois que très brièvement, et écrivez à la Sacrée Congrégation la raison et la durée de votre déplacement, dans quel état vous aurez laissé les choses à votre départ et comment vous les aurez trouvées au retour.

Écrivez-vous très fréquemment les uns aux autres, faites grandir par cette sorte de communion épistolaire l'amitié déjà née entre vous, pour pouvoir prêter la main à ceux qui sont dans la peine et leur donner vos avis. Si quelque différend s'élevait entre vous ou entre vos missionnaires, gardez-vous des disputes violentes, des cris et de tout ce qui fait scandale, surtout devant le peuple. Si vous êtes incapables d'apaiser vos désaccords par vos propres moyens, portez- les devant la Sacrée Congrégation.

Soyez sûrs d'avance de la trouver plus sévère et plus disposée aux sanctions envers les obstinés, les opiniâtres, ceux qui ne veulent absolument pas dé-mordre de leurs droits. Au contraire, envers ceux qui sont disposés à céder et qui préfèrent renoncer à leur droit strict plutôt que d'empiéter et d'usur-per sur celui du voisin, vous savez qu'elle sera favorable et portée à l'indulgence.

Ayez toujours un clergé et des missionnaires excellents, et conservez-les tels à force de soins et de sollicitude. Assignez à chacun sa tâche dans votre territoire, et tracez des limites bien précises à la vigne dans laquelle ils doivent travailler. Nul ne doit être autorisé à en sortir sans avoir obtenu de vous une autorisation écrite, qui ne lui sera d'ailleurs accordée que diffi-cilement à moins qu'une raison légitime et très urgente ne vous y oblige. Même alors, vous lui prescrirez une absence très brève, et vous lui nom-merez un remplacant.

Dans le cas où un missionnaire, étant entré dans un territoire qui n'est pas le sien, ne voudrait pas se soumettre à l'organisation établie, réprimandez-le d'abord de manière à gagner en lui un frère s'il revient à la raison. Si toutefois il s'obstine à ne pas comprendre, que ceux dont il blesse les droits, fuyant toute occasion de contestation et de violence, cèdent du terrain, mais vous informent de tout ce qui est arrivé de fâcheux.

14 - Causes de renvoi en Europe

Ne renvoyez pas de missionnaires en Europe sans y être poussés, ou plutôt forcés par la pure et simple nécessité et des raisons très urgentes. Ces raisons peuvent être les suivantes: mauvaise vie, moeurs scandaleuses, déformation de la doctrine, esprit agité, querelleur, incapable de supporter autrui, surtout habitude de se mêler aux affaires séculières, politiques et temporelles.

Vous pouvez enfin estimer nécessaire l'envoi d'un messager pour informer la Sacrée Congrégation de la situation générale et de l'état de votre mission en son ensemble et en chacune de ses provinces.

15 - Pas de conflit avec les religieux

Quelle prudence vous devez observer dans vos relations avec le clergé régulier, nous vous l'avons abondamment expliqué en votre présence et par lettre après votre départ. Vous possédez donc une excellente règle de conduite en attendant que vous ayez pu décrire à la Sacrée Congrégation la situation que vous aurez trouvée là-bas. Que ceci vous soit une règle générale: il est bien préférable de laisser empiéter sur vos droits que de revendiquer d'une manière qui fasse scandale, même en réclamant le minimum de ce qui vous est dû.




Nouvelles instances

16 - Désintéressement personnel

Vous ne voudrez pas vous rendre odieux pour des questions matérielles. Souvenez-vous de la pauvreté des Apôtres qui gagnaient de leurs mains ce qui leur était nécessaire, à eux et à leurs compagnons.

A plus forte raison, satisfaits de votre nourriture et de votre vêtement, de-vez-vous vous abstenir de tout bas profit, ne pas exiger d'aumônes, ne pas ramasser argent, dons, richesses. Si certains fidèles, malgré vos refus, vous imposent leurs offrandes, sous leurs yeux distribuez-les aux pauvres, sa-chant bien que rien n'étonne les peuples, rien n'attire leurs regards com-me le mépris des choses temporelles, comme cette pauvreté évangélique qui, s'élevant au-dessus de toutes les réalités humaines et terrestres, se prépare un trésor dans le ciel.

Ne vous laissez lier de façon durable, ni vous ni les vôtres, à aucune cour, ou si l'un d'entre vous s'y trouve obligé envers un puissant personnage, qu'il ait l'air d'être à son service privé, et non à celui de sa province. Il ne faut pas vous laisser attacher par des bienfaits trop considérables qui ne seraient que des pièges; ils ne serviraient pas le bien commun et en outre vous ôteraient votre liberté de parole, en particulier celle de reprocher à votre bienfaiteur ses mauvaises actions.

17 - Instruction des jeunes en vue du sacerdoce

Pour faire progresser dans ces pays la connaissance et le goût des lettres sacrées, il est nécessaire de traduire du grec ou du latin dans leur langue maternelle un grand nombre de livres des docteurs de l'Eglise et des auteurs religieux. Pour atteindre ce but, recherchez activement lequel des vôtres, sur place ou ailleurs, serait à la hauteur de cette tâche par sa parfaite con-naissance des deux langues et son sens de la doctrine, et informez-en la Sacrée Congrégation.

Ouvrez partout des écoles avec grand soin et sans retard. A la jeunesse apprenez gratuitement le latin et, en langue vulgaire, la doctrine chrétienne. Faites tous vos efforts pour que nul catholique ne donne ses fils à élever à des infidèles, mais bien à vous et aux vôtres.

Si dans ces écoles vous trouvez des jeunes gens, pieux et de bon naturel, dévoués et généreux, aptes à faire leurs humanités et qui donnent quelque espoir d’embrasser un jour la vie ecclésiastique, alimentez leur zèle et aidez-les à poursuivre leurs études sans se laisser attirer ailleurs. Lorsqu'ils seront assez avancés en savoir et en piété, vous pourrez les recevoir au nombre des clercs et, le moment venu, les élever jusqu'aux ordres sacrés, après les avoir éprouvés en de nombreux exercices spirituels, après avoir examiné leurs intentions et leur vocation à la règle de vie d'un prêtre. Enfin vous les désignerez pour aller annoncer à leurs compatriotes l'Evangile du Christ.

Il reste beaucoup d'autres points à exposer et des prescriptions qui pourraient vous être faites pour votre consolation spirituelle et l'information de votre dévouement.

Nous les omettons car l'estime que cette S. Congrégation professe envers votre zèle et votre diligente activité lui persuade avec certitude que tout ce qui pourrait vous manquer dans la connaissance de ces régions, tout ce qui concerne les nombreux doutes qui ont surgi autrefois et pourront se produire de nouveau, seront résolus au mieux par une lecture abondante de livres heureusement écrits récemment sur les choses indiennes et chinoises et surtout ceux qui regardent la conversion de ces peuples.



Parmi ces livres nous vous recommandons la vie de saint Francois Xavier et surtout ses lettres; vous y puiserez pour vous-même des normes qui peuvent être regardées à l'égal des plus sûres, soit en ce qui concerne les rites de ces régions soit pour votre comportement au milieu des difficultés très grandes que vous pourrez avoir avec les habitants.

Que le Christ veuille bénir vos travaux et vous conduire heureusement, avec les troupeaux qui vous sont confiés, aux tabernacles éternels. Ainsi soit-il.