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© A. Lindauer
La communication est bien une question essentielle à l’heure de la mondialisation et les obstacles qui la rendent difficile paraissent nombreux. Il arrive souvent que l’on voie dans la multiplicité des langues, le principal d’entre eux et cela parait d’autant plus évident que la langue est perçue comme le moyen essentiel pour établir un contact spécifiquement humain. La parole n’est-elle pas ce qui permet de convertir un rapport simplement animal en une relation humaine ? La réflexion des philosophes grecs a mis l’accent sur le logos, comme raison, sens de la proportion, de l’ajustement. La parole est ainsi l’art de l’ajustement. Mais une telle remarque ouvre le champ de la réflexion, nous invite à le parcourir et à le garder ‘ouvert’. En fait toute visée précédant la réflexion et s’imposant comme obligatoire parce que évidente et allant de soi, résulte d’une adhésion collective qui se veut sans faille, vraie. N’est-il pas de l’essence de la Vérité de se présenter comme nécessaire ? Néanmoins cette manière de ‘tenir ensemble vérité et nécessité’ requiert la plus grande attention et le discernement le plus rigoureux. Il me paraît que c’est ici que s’impose une distinction entre la Vérité du Martyr, du Témoin, et la Vérité du Savant.
Date : 20/12/2006
Auteur : P. Gabriel ESPIE, Mep
Il est des mots dont le sens paraît être évident et impliquer un consensus parfait, tel celui de Vérité. Or une telle supposition doit être mise en question. Le mot même de Témoin risque d’être retenu dans l’orbite d’une compréhension scientifique car le concept courant de Vérité qui nous sert de référence, est régi par la méthode scientifique, subordonnée de fait, à une volonté de prise et de maîtrise. Il est comme tel inapte à exprimer ce qui relève de la liberté et de la foi. St. Thomas effleure ce problème épistémologique, lorsque dans sa Somme contre les Gentils, il affirme la nécessité, pour l’homme, de chercher Dieu, de ‘démontrer’ son existence car celle-ci ne saurait relever de l’évidence. Si d’aucuns pensent le contraire, c’est par manque de réflexion et qu’ils tiennent pour évident ce qui peut n’être que le fruit d’une longue coutume. Une proposition ne se dit point vraie de par sa seule évidence. Les hommes ne réfléchissent sans doute que fort peu à ce qui fonde ou justifie l’orientation de leur vie qui leur semble aller de soi, comme leur appartenance native. Et pourtant l’identité qui fait l’unicité de quiconque ne saurait être d’ordre passif, être octroyée. Elle demeure en suspens dans une liberté. Une appartenance et une adhésion collective ne deviennent source, que par consentement et accueil singulier.
Le départ, la prise de distance, quel que puisse être leur mode d’effectuation, ont une relation essentielle avec le devenir libre. Mais ce mot de liberté est bien sans nul doute celui qui peut donner lieu aux plus grands malentendus. S’il a des racines personnelles il va s’étoffant par le partage de l’expérience des autres, ce qui exige une sortie de soi, un départ, un franchissement de frontières, un effort pour penser du point de vue de l’autre, ou pour mieux dire, un effort pour penser le point de vue de l’autre, accueillir ce qu’il peut avoir d’incontournable. C’est ainsi qu’en lisant l’œuvre de Lévi Strauss et tout spécialement ‘les structures élémentaires de la parenté’ mon attention a été attirée sur le spécifique de la parenté humaine qui réside dans l’Alliance et la liberté qui la fonde. Il s’en est suivi une réflexion nouvelle sur la place et le sens de ce que dit Jésus à Nicodème sur l’importance et la nécessité de la nouvelle naissance, pour entrer dans le Royaume. En accordant une telle attention à la relation en tant que libre, s’impose une lecture nouvelle de la parabole dite du fils prodigue, qui pose moins la question du pardon que celle de la filiation libre. La relation biologique, relève de l’animalité et de la passivité, elle est subie, et elle ne devient vraiment humaine, que lorsqu’elle revêt le statut du libre. La parenté vraiment humaine, paternité, maternité, filiation, relèvent de l’Alliance, impliquent reconnaissance mutuelle.
Ces remarques suggèrent une démarche à l’égard du connaître et de la Vérité, qui ose interroger la signification univoque donnée au mot de Vérité, et par le fait même la méthode qui l’impose. Toute l’aventure de la pensée occidentale et ses avatars sont présents dans le postulat inconscient de l’homogénéité d’un réel, supposé accessible par une méthode unique. Déjà nous pouvons voir ce ‘postulat’ à l’œuvre dans la tentative d’Adam et Eve, voulant soumettre toute réalité à la consommation. Pourquoi tout ne se ‘mangerait-il pas’ ? Pourquoi l’homme aurait-il faim d’autre chose que de pain ? Il n’est pas besoin d’être un familier des Ecritures, pour voir l’importance et le sens de telles évocations, de tels rapprochements. Il est habituel de ne pas remettre en cause les ‘évidences’ qui régissent nos comportements usuels, fondent nos certitudes coutumières et ainsi de ne pas compromettre malencontreusement une difficile coexistence. St. Thomas a eu l’audace d’interroger la prétendue évidence de Dieu, source de cohésion sociale. Mais il a admis sans sourciller que l’autorité publique, avait le devoir de maintenir dans le droit chemin de la vérité, ceux qui l’avaient une fois accueillie. Si on punit de mort les faux monnayeurs, comment ne pas châtier de la même façon ceux qui en corrompant la Vérité, mettent en péril le lien social?
Un besoin ‘premier’ fait connaître son existence par le ‘déploiement’ même de l’être qui le porte, et ce n’est qu’en faisant retour sur son histoire et ses ‘manifestations’ qu’il pourra être thématisé. L’être ‘précède’ la conscience que nous en prenons. La distinction du ‘pour nous’ et du ‘pour soi’ est essentielle. Le ‘pour nous’ exprime le mode dont une réalité donnée vient à la conscience ; le ‘pour soi’ explicite ce qui constitue son essence et se trouve présent même s’il n’est point encore perçu. Le ‘venir à la conscience’ est le propre de l’homme, dont on ne connaît l’être que par l’examen de ses productions et de leurs conditions de possibilité. Le lien social peut-il devenir un monopole ? L’interrogation sur le ‘lien’ social, dans lequel R. Debray prétend trouver l’essence de la Religion, ne nous renverrait-elle pas à l’histoire, tout de même étrange, que raconte la Bible. Dieu, après avoir créé l’homme et la femme les laisse seuls dans le Jardin, sans se faire le surveillant de leur obéissance. Cette histoire trouverait-elle son accomplissement dans la réponse de Jésus à Pilate : « Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux juifs.» Jn.18.36. L’attention portée à la dimension d’histoire de l’expérience humaine, montre la vanité de toute réduction à l’univoque, à l’homogène. L’analogie est un trait essentiel du connaître comme de l’agir, parce qu’il qualifie l’être comme tel.
Quiconque se soucie de l’Universel et donc du ‘lien’ interhumain, de l’Unité entre les hommes, ne peut ignorer qu’une telle préoccupation traverse l’histoire, tout spécialement en sa dimension religieuse. On trouve trop facilement dans la religion, le ferment de la discorde, et à trop bon compte, la source de la paix dans son élimination. Marx pensait quant à lui qu’il ne sert à rien de supprimer la religion si on ne supprime en même temps ce qui l’engendre. La question trouve là son point focal. Comment supprimer la ‘cause’ de la religion, ou comment guérir l’incomplétude de l’homme, dont elle semble témoigner ? La science économique est-elle la lumière qui peut éclaircir le manque dont souffre l’homme, ou bien faut-il se laisser ensemencer par l’étonnante proclamation de Jésus : « Bienheureux les Pauvres » ? Qu’en est-il d’être ‘pauvre’, de le devenir, dans la satiété même ? Perçoit-on le lien de la ‘béatitude’ avec les paroles dont on a fait l’interdit initial ? N’a-t-on pas considéré les premières sociétés comme des sociétés d’abondance ? Le lieu de vie de ceux que la Bible présente comme nos premiers parents, n’était-il pas paradisiaque ? Mais l’interdit ? Et si ce que nous appelons ainsi, était d’abord à entendre comme une simple invitation à ne pas considérer toute réalité avec un regard de prise et de consommation, un regard de voyeur ? Jésus dit-il autre chose quand il parle du regard adultère ? Mt.5.28. L’histoire de la pomme serait-elle un témoignage accablant sur la sottise humaine ?
Ainsi la compréhension de l’homme ne peut qu’emprunter le chemin de l’histoire qui seule témoigne des innombrables visages qu’il s’est donné, des multiples manières dont il a posé, affronté et tenté de résoudre les questions que lui imposent les situations qu’il ne peut qu’affronter. Le génie de Marx l’a conduit à prendre au sérieux l’histoire en tant qu’en elle se manifeste l’essence même de l’homme, un peu comme l’avait dit Hegel, mais avec la volonté de comprendre ‘pour’ la transformer, une condition humaine perçue comme injuste et révoltante, avec un sens de la justice, comparable à celui du prophète Amos. L’homme met au jour une nouvelle relation au monde et conformément au vœu de Descartes, il va pouvoir se rendre ‘maître et possesseur de l’entière nature’. Et la Nature soumise à son pouvoir va devenir ainsi le vis-à-vis adéquat de son manque. Il s’agit ici de la nature en tant que disponible, comme monde de choses, susceptibles d’être prises, promises à la satisfaction de la faim. Le manque prend ainsi la coloration du besoin, et sa satisfaction se situe désormais dans le champ des possibles de l’homme. Mais ce ‘désormais’ s’impose-t-il ? Son évidence est-elle autre chose qu’une illusion en tous points comparable à la vaine tentative d’Adam et Eve, se rendre immortels en prenant l’imprenable, en ‘mangeant’ ce qui n’est pas d’ordre comestible ?
Il y a en fait dans ce petit mot, tapi et invisible, tout le poids de l’histoire, le ‘précipité’ de tout un ensemble de préjugés, y compris chez nos ‘grands’ intellectuels qui se veulent critiques et pourtant adoptent, sans la moindre hésitation, des convictions purement ‘gratuites’. Il importe donc de prendre conscience du sens que nous attribuons à ces mots : ‘désormais’ et ‘gratuites’. Par le simple usage de ces mots nous introduisons le malentendu tout en pensant l’éviter, nous changeons d’ordre, du spatial nous passons au spirituel, de la ‘res extensa’ à la « la pensée ». Mais : « Je n’ai que faire d’un géomètre, il me prendrait pour un théorème. » Cantonnés dans l’ordre de la prise nous prétendons saisir ce qui relève du ‘libre’ de la ‘grâce’ ; ce qui rend la démarche illusoire et ‘gratuite’ ! Le petit mot ‘désormais’ semble n’envisager le temps que comme amélioration, progrès et opposer ainsi les forces de ce nom, à celles du conservatisme identitaire. A cette perspective polémique et réductrice, qui peut paraître indépassable, il importe de substituer un simple conflit qui au lieu de prétendre éliminer l’un ou l’autre des adversaires, cherche le moyen de conjuguer le meilleur de l’un et de l’autre. Cette exigence est inscrite dans l’essence même de la parole. Ne voir en l’autre que le mal, c’est tomber dans le manichéisme, et rendre impossible l’amour des ennemis.
Pour mieux percevoir les risques inhérents au simple fait de parler qui comporte de par lui-même une prise de distance qui n’est pas pour autant, mise en œuvre, il suffit de penser à l’usage qui est fait aujourd’hui de l’expression ‘guerres de religion’. Si l’expression est courante, ceux qui l’utilisent ou l’entendent, savent-ils de quoi il est question ? Pour beaucoup il est entendu que la religion est un facteur de discorde, voire de haine entre les hommes. Tout se passe comme si ‘l’instruction’ généralisée était devenue un redoutable facteur de ‘méprise’ en accroissant les dimensions du paysage à contempler, sans augmenter l’aptitude à discerner. Il est clair par exemple que le facteur religieux, n’est pas étranger à nombre de guerres. Mais que faut-il en conclure ? La condition de la paix serait-elle l’élimination des religions ? Le ‘progrès’ dont on se réclame est-il le fruit des ‘lumières’ auxquelles les religions seraient par nature étrangères et hostiles ? Ces rapides évocations n’ont d’autre but que d’attirer l’attention sur le nombre de convictions véhiculées par le parler quotidien qui semblent aller de soi et dont la prétendue évidence, ne tient qu’au consensus dont elles bénéficient. Un tel consensus est-il différent de celui qu’évoquait St. Thomas, à propos de l’existence de Dieu, ou tout bonnement de celui qui continue à nous faire dire que le soleil se lève ou se couche, alors même que c’est la terre qui tourne autour de lui ?
Et l’individualisme moderne ne résulte-t-il pas la plupart du temps, d’un conformisme généralisé ? Ainsi en leur très grande majorité, les individus tiennent pour véridique ce que véhicule l’air du temps, selon le lieu où ils se trouvent. C’est ainsi que ‘l’air du temps’ connaît des variables selon sa formation ou bien la communauté plus restreinte d’appartenance. En fait les choses sont très simples et concernent notre vie en ses démarches les plus élémentaires telles du reste qu’elles se manifestent dans le récit de la Genèse. La première et élémentaire question que se pose l’homme, dès lors qu’il n’est plus guidé comme l’animal, par le seul instinct, est bien la suivante : « Tout se mange-t-il ? Le désir d’une vie dont la mort ne soit pas l’horizon inéluctable est-il pure illusion ? » La réponse biblique à cette première question est limpide « Tu peux manger de tout, mais tout ne se mange pas. » La sexualité est en l’homme le manque de l’autre. Besoin ou Désir ? Elle ne peut trouver de partenaire adéquat chez l’animal. Ayant vu défiler devant lui tous les animaux de la création, il ne trouva pas de partenaire assorti. C’est en prenant conscience de son identité ‘duelle’ qu’il se découvre libre et que ne pouvant être ‘autophage’ puisque ‘tout ne se mange pas’, la Parole, lui est proposée comme véritable aliment. Pour que soit levé le voile de la Vérité (???????), il faudra que se poursuive l’Aventure humaine et que s’écrive le Livre.
Nous sommes pétris de temps autant que de glaise et l’impatience qui nous habite devra s’habiller d’espérance. Ainsi le corps, pour être chaste, ne plus être simple chose et échapper à la pure consommation doit de s’habiller d’âme et de liberté. Propos d’intellectuel, hors de portée du commun ? Jésus a pourtant dit : « Père…je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. »Mt.11.25. Ces paroles de Jésus sont de grande portée. Le Savoir qui concerne ce qui se mange peut exiger de grandes capacités. Le Salut ne demande que de savoir reconnaître en l’autre un frère et de soulager son manque Je m’émerveille que G. Brassens ait su si bien traduire dans sa chanson pour l’Auvergnat la parabole de Mathieu sur le Jugement. Mt.25.31-46. Le critère du discernement sera d’avoir reconnu le Roi dans l’un quelconque des plus petits. Et pour ce faire, point n’est besoin d’être bachelier. Mais reconnaître l’humanité de tout homme, ne va pas sans la mise en œuvre de tous ses possibles. Que ‘tout ne se mange pas’ est affaire de discernement et non suppression de la nécessité de ‘manger ce qui se mange’ et d’y consacrer les énergies requises. St. Thomas fait à un religieux une obligation de travailler lorsque rencontrant un nécessiteux, il n’a pas d’autre moyen de lui venir en aide. Le partage et l’aumône ne sont pas ‘facultatifs’ mais constituent une exigence première.
C’est à partir de considérations de ce type que peut s’actualiser, se renouveler notre sens de l’Eglise. Elle n’a d’existence que par l’Ecoute de la Parole, qui n’est ‘Source d’eau jaillissant en vie éternelle’ Jn.4.14, qu’en étant toujours actualisée, jamais imposée. La situation que nous avons à vivre aujourd’hui nous met en demeure de prendre distance à l’égard de cela même qui nous constitue, qu’il s’agisse de la langue et de la tradition qui sont les nôtres ou des langues et traditions qui jadis pouvaient nous paraître lointaines et étrangères à notre identité. Prendre distance n’est point récuser mais mettre en oeuvre l’authentique possibilité de voir les divers éléments qui d’abord se présentent sur mode synthétique. Ainsi le fils cadet de la parabole, a du s’éloigner du père, de la signification prise par ce mot même, de sa culture, de ce que signifiait par exemple chez lui, l’obéissance. Simples divagations ? Pourquoi le fils aîné rentrant des champs, dit-il à son père : « Voici tant d’années que je te sers sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres… » Il importe de se rendre compte que les paroles de Jésus interrogent le sens de tous nos mots, les évidences dont nous nous réclamons. La référence à la Tradition, n’est pas fixation sur le passé seul, mais reconnaissance que nous sommes engagés dans un mouvement, que nous n’existons qu’en ‘temporant’, ce qui requiert une attention constante à l’à – venir, à la promesse.
La rencontre interhumaine est chose difficile comme toute l’actualité en témoigne. Le débat sur le caractère positif ou négatif de la colonisation, montre la difficulté d’une réponse susceptible de prendre en compte la réalité et la pré - orientation de tout regard. Il en va de même en ce qui concerne l’évocation du christianisme dans la civilisation de l’Europe. La chose la plus surprenante est que souvent on prétende trouver dans ce qu’on appelle ‘religion’ la raison d’être des divisions et oppositions entre les hommes. Un tel point de vue témoigne d’une grande paresse d’esprit et sert de déguisement ou de prétexte à bien des intérêts avouables ou non, tient pour définitives des réponses mal posées et qui ne peuvent que demeurer en suspens. Le ‘suspens’ n’est-il pas le propre d’un être pétri de temps et dont l’identité est fonction de sa libre réponse à un appel ? Le tâtonnement et le doute individuels sont parfois considérés comme acceptables, dans la mesure où le référent est sûr et qu’il soit possible de se dédouaner de ses faiblesses ou de ses fautes sur un système de référence hors de toute contestation. « Je crois en l’Eglise, Une, Sainte, Catholique et Apostolique. » Les qualités traditionnellement revendiquées par l’Eglise, lui sont bien sûr, contestées, mais revendiquées par quiconque.
Et il en va ainsi parce que ces traits ne sont contestés que pour être revendiqués comme marques éminentes de la Vérité. Et à ce titre ils méritent un examen rigoureux tant de la part de ceux qui acquiescent que de la part de ceux qui récusent. Comment accepter de se voir exclu de la Vérité ? L’Unité dont il est question ne concerne-t-elle pas ce par quoi les hommes ont à se relier les uns aux autres ? Entreprise complexe s’il en est. Comment, en effet l’adhésion, l’intégration à envisager, pourraient-elles se réaliser sans être l’accomplissement d’une attente dont quiconque est porteur et acteur ? Toute prétention, même inconsciente, au monopole, en ce domaine ne peut qu’être récusée. Peut-on accéder à son être propre sans que la relation aux autres ne soit clarifiée et juste ? Relation aux autres, à l’Autre ? Que signifie l’altérité ? Comment venir à bout de cette question ? Si je ne vois en l’autre que du comestible puis-je être vu autrement ? Ne suis-je pas en train de réinterpréter la dialectique du Maître et de l’Esclave et de proposer de relire St. Paul : « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments. Et Dieu détruira ceux-ci comme celui-là. Mais le corps n’est pas pour la fornication il est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps. Et Dieu qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera nous aussi par sa puissance. »ICor.5.13. Avec le mot de ‘fornication’ l’accent est mis sur la relation au corps en tant que libre et imprenable et sur le péché qui est la méconnaissance du libre don rendu possible.
Il est une manière de s’affirmer qui peut apparaître à l’autre comme une offense. Il en résulte un long et difficile cheminement vers la libre rencontre. Parler de sainteté c’est bien évoquer cette venue à la liberté d’une rencontre qui exclut la prise, toute forme de mainmise. Le mot de sainteté et par le fait ceux de péché et de salut sont l’occasion de malentendus car pensés en référence à des lois et à un Dieu perçu comme tout puissant, suprême Législateur Penser la sainteté et le salut en référence à des lois, c’est courir le risque de donner à des dispositions légales particulières le visage de l’universel. Tout homme, toute civilisation ou religion affirment l’universel, ne serait-ce qu’en se posant comme vraies. Une exigence vraie peut se chercher longtemps avant de trouver sa juste traduction. La nécessaire confrontation des formes religieuses particulières, les contraint toutes à mieux s’interroger sur cette présence en elles de l’universel, sur le statut de la Vérité qu’elles proclament, sur son lien à la loi, à la manière de la proposer ou de l’imposer. Marx a pensé que là où la religion est déconnectée de la régulation politique, d’un pouvoir d’imposition, loin de disparaître, elle se met à proliférer de manière anarchique, comme à son époque en témoignaient les sectes, en Amérique. Quelles peuvent être les relations entre Pouvoir, Vérité et Liberté ? Le passage de la Terre au Royaume éclaire-t-il cette question ?
Le postulat qu’il convient de poser est que par le seul fait d’être homme nous sommes dotés d’une ouverture, d’un champ de possibles de même envergure. Le temps est néanmoins la condition de leur émergence et de leur déploiement. Ainsi la manifestation, la venue à la conscience et à l’existence de l’être même de l’homme, ont besoin de durée. Si certains ont cru bon de parler d’une mentalité primitive, radicalement différente de la nôtre, l’hypothèse n’a pas résisté à l’examen. La connaissance de l’homme passe par la prise en compte de toutes les manifestations qui l’expriment et éventuellement imposent une révision de l’image que l’on s’en était faite. Il faut par conséquent se garder de fixer des frontières précises à son ouverture. Les médiévaux exprimaient le caractère infini de son ouverture d’esprit en le disant ‘capable de Dieu’, son cœur portait en lui le ‘désir de voir Dieu’. La référence à Dieu était donc le signe le plus explicite de sa grandeur. Il peut donc paraître étrange de la voir associée à la limite, à la contrainte…Une telle méprise, mérite examen car elle constitue peut-être la méprise par excellence, celle que la Genèse place au commencement. Y a-t-il de l’imprenable du Hors prise, hors de portée de main ? Quand l’homme est rassasié, de fruits du Jardin, de pain et d’eau, y a-t-il encore en lui un manque ?
Avec cette question ne touche-t-on pas à l’essence même de l’homme ? Et celui-ci au cours des âges a-t-il cherché autre chose qu’une réponse à une attente toujours renaissante, après des satisfactions toujours partielles et provisoires ? La vie est-elle autre chose que ‘soif’ inextinguible et le bouddhisme n’a-t-il pas raison de dire que faute de trouver une satisfaction véritable, il faut supprimer la frustration à la source en éliminant tout désir ? Peut-être y a-t-il lieu d’interroger l’Evangile du point de vue du désir précisément. Toute réponse perd son sens dès lors qu’elle n’a plus de rapport avec la question qui lui a donné lieu. Il en va ainsi du reste de tout système de compréhension, qui pour des raisons que nous pouvons ignorer se trouve déconnecté de la situation qui pourtant fait l’objet de nos préoccupations. Reprenons l’épisode de la Samaritaine, mais en essayant de mettre entre parenthèses ce que nous croyons savoir à son sujet et de nous laisser surprendre. Jésus quitte la Judée pour s’en retourner en Galilée et pour ce faire, « il lui fallait traverser la Samarie. » « Jésus fatigué par la marche se tenait donc assis près du puits. » Nous comprenons le besoin de repos et aussi la soif. Or voici qu’une « femme de Samarie vient pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : donne-moi à boire. Ses disciples en effet s’en étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. » Voilà la situation campée. Un Juif fatigué assis auprès du puits de Jacob se trouve en tête à tête avec une étrangère par la coutume, la religion.
La soif, ce besoin élémentaire enclenche la communication, l’échange de paroles, il est sous jacent et commun, malgré tout ce qui sépare et oppose. En effet « la samaritaine lui dit : comment, toi qui es juif, tu me demandes à boire, à moi qui suis une femme samaritaine. » L’évangéliste souligne que les juifs n’ont pas de relations avec les samaritains. Jésus lui répondit : si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit, donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Etonnante densité du langage : quel est cet interlocuteur qui passe outre aux convenances, transgresse les us et coutumes, au point de susciter l’étonnement des disciples lorsqu’ils vont arriver. Us et coutumes à tonalité religieuse, signes de fidèle observance. Peut-on s’ignorer, voire s’opposer et se détester en se réclamant de Dieu et en se croyant fidèles ? Qui est cet interlocuteur qui peut procurer de l’eau vive, s’il en est seulement prié ? A quel genre d’eau faut-il penser et en fonction de quelle soif, de quel désir pour que la conversation garde sens ? « Elle lui dit : Seigneur, tu n’as rien pour puiser et le puits est profond. » Simple constat mais qui évoque tout cet univers technique à mettre au point pour rendre possibles les relations avec ce dont on a besoin. « Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits et y a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes ? »
Avec Jacob, c’est tout le poids de l’histoire qui est indiqué, et Jésus va se situer comme l’a fait la samaritaine, comme tout homme le fait, consciemment ou inconsciemment. Les situations de crise ou de confrontation provoquent une telle démarche. Et un être libre ne peut éviter qu’il en soit ainsi, faute de quoi il ne serait qu’une machine à reproduction. Habituellement c’est à l’intérieur d’un système donné, imposant sa présence et d’abord accepté que tout individu accède à sa liberté. Chacun a sa propre manière d’être libre et de ce fait échappe à tout jugement, quant à ce qui concerne son être libre mais non la modalité même qu’il a cru devoir lui donner et qui seule est objet de connaissance. La rencontre est pour Jésus l’occasion de faire venir à la conscience de nombreuses questions et d’abord par sa transgression même, la relativité et le mal fondé de coutumes et de règles sanctionnées par la pratique religieuse. C’est une manière d’annoncer ou de reprendre ce qui a été ou sera dit à propos du Samaritain. Qui est mon prochain ? Non pas une catégorie définissable par telle ou telle caractéristique, ethnique, religieuse, professionnelle, mais celui dont tu t’approches parce que ton cœur a reconnu en lui un frère. Antérieure à toute particularisation de quelque ordre qu’elle soit, il y a ce qui fonde la reconnaissance mutuelle.
La Samaritaine n’est donc pas définissable par les lois ou les pratiques qui règlent les comportements courants, par les prescriptions qui ont cru pouvoir donner à l’Image inscrite dans l’être de chacun des traits issus dés appréciations ‘opportunistes’ du moment. Avancer de telles affirmations, est une prise de position à l’encontre de la pratique que l’évidence semble imposer. ‘La Vérité’ est et ne saurait être obtenue que par l’application stricte de la méthode scientifique. Et si on veut aborder l’Evangile ou la Bible d’un point de vue universel, scientifique, accessible à quiconque ce ne peut être que par ‘l’histoire’. Le magazine ‘L’express’ ne titrait-il pas récemment : La Bible, le vrai, le faux ? Or il importe d’aborder ces textes avec la préoccupation qui est la leur, celle de prendre en charge l’inquiétude humaine, le questionnement profond de l’homme, celui-là même qui nous habite. Marx remarquait avec pertinence que la manière de poser une question, est la réponse à la question. Bible et Evangile, ne sont pas écrits du point de vue de la science et les prendre en défaut sur ce point, n’a que peu d’intérêt. Fait-on objection au fabuliste de faire dialoguer un loup et un agneau, une cigale et une fourmi, sous prétexte que les animaux ne parlent pas ? Ce point est loin d’être négligeable car supposer que la science est le seul chemin de la vérité, revient à refuser la question et rejoindre les destinataires des paraboles : « Les disciples s’approchant lui dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? C’est que répondit-il, à vous il est donné de connaître les mystères du Royaume, tandis qu’à ces gens là, cela n’est pas donné. Car à celui qui a l’on donnera et il aura du surplus mais à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a ; c’est pour cela que je leur parle en paraboles, parce qu’ils voient sans voir, et entendent sans entendre ni comprendre. Ainsi s’accomplira pour eux la prophétie d’Isaïe qui disait : Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas, vous aurez beau voir, vous n’apercevrez pas. C’est que l’esprit de ce peuple s’est épaissi ; ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé les yeux de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur esprit ne comprenne, qu’ils ne se convertissent et que je ne les guérisse. Quant à vous heureux vos yeux parce qu’ils voient, heureuses vos oreilles parce qu’elles entendent. En vérité, je vous le dis, bien des prophètes et des justes ont souhaité voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu. Ecoutez donc vous… » Mt.13.10-18. Jésus répond ici à une question épistémologique. Quelle disposition, quelle méthode faut-il avoir pour que l’esprit, les yeux, les oreilles puissent voir, comprendre ce que dit Jésus et qui il est ? Suffit-il de disposer d’une méthode ‘objective’ qui vise la maîtrise des choses, l’apaisement de la soif ‘charnelle’ ou faut-il la qualité d’un cœur en quête de l’eau de tendresse qui coule d’un regard d’amour ?
Et c’est cette eau de la tendresse de Dieu, cette eau vive qui coule du regard que Jésus pose sur la Samaritaine et qu’il lui propose. Il n’y a rien de difficile, de compliqué, de subtil ou d’inaccessible en ces remarques dont on pourrait expliciter la cohérence parfaite avec leur authentique contexte, véritable source du sens des mots. N’est-ce pas dans le même Evangile que l’on trouve « Bienheureux les pauvres » et à plusieurs reprises « à celui qui a, on donnera, et à celui qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a » Quel est l’avoir dont il est ici question ? N’est-ce pas contre leur assurance de posséder l’intelligence de la Parole, et d’être libres de par leur relation à Abraham que Jésus met les pharisiens en garde. dotés de clairvoyance que Jésus se déclare impuissant ? Où est donc la difficulté ? Il s’agit de ne pas se conformer à l’air du temps et de ne pas admettre sans examen, le postulat qu’il n’est de Vérité qu’obtenue par l’usage de la méthode objective. Le savoir scientifique n’a besoin, pour exister, que de choses et par méthode il ne peut atteindre une réalité que selon l’ordre de la matière, pour autant qu’elle est sujette à la prise et relève du comestible. Son vis-à-vis est le besoin et il trouve sa raison d’être dans l’utilité et le service ‘biologique’, la maîtrise qu’il procure. Il réalise le vœu de Descartes de rendre l’homme maître et possesseur de l’entière nature.
Mais le souhait de Descartes, est-il différent de ce qui est écrit dans le livre de la Genèse : « Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance et qu’il domine sur les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et multipliez, emplissez la Terre et soumettez la, dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » Gn.1.26-27. S’il est question de domination dans ce passage, il est clair que ni Dieu ni l’homme ne relèvent de ce type de relation, ni de la connaissance qui la permet. Il n’en résulte pas que l’horizon de l’homme soit ainsi limité au monde des choses dont il fait partie, car il est aussi image et comme tel transcende les choses qui ne peuvent donc lui suffire. Tout est à lui sur le mode du don. Encore le don n’existe-t-il que d’être reçu et non saisi, ‘pris’ comme une simple chose. L’expérience de Roquentin dans la Nausée me parait éclairante quand il réalise que ‘les choses s’étaient délivrées de leurs noms’. Sommes-nous assez attentifs à la manière dont les mots tout en restant identiques revêtent des significations nouvelles ? La permanence du vocable ne signifie pas la permanence du sens et il importe de voir que la liberté est la source de variabilité et que ce facteur apparaît avec l’homme lui-même puisque être homme c’est être libre.
La Genèse met en lumière la liberté, d’une manière double, en soulignant que l’homme seul est à l’image, et qu’il est placé devant un choix, qui va modifier de façon radicale la donne. L’Adam conscient de sa liberté, et à l’instigation du Mauvais, s’est mépris sur le Donateur qu’il a vu en maître jaloux. Il a méconnu l’ordre du don, pour se situer en conquérant. Mais il est une réalité qui ne saurait relever de la prise, ou de la conquête, pas plus qu’elle ne peut être homogénéisée et c’est le libre, tout ensemble irréductible et ouvert, singulier et fait pour la rencontre. Nous sommes là, à l’origine de la confusion des langues, qui est d’abord un manque de discernement de la réalité, une volonté de prise et de maîtrise sur ce qui ne saurait relever de telles procédures. Il faudra le déroulement de l’histoire, la durée, le temps que lève la semence, pour que se manifestent toutes les virtualités dont elle est porteuse. L’accès à la signification des mots est moins simple qu’il ne paraît. Chacun d’eux est le produit d’une histoire et d’une société donnée. Et c’est bien pour cela qu’il est vain et illusoire de vouloir rejeter dans les oubliettes du passé tant de récits déclarés mythiques, pour les besoins d’une cause déclarée évidente. Le seul fait de déclarer que Dieu est à la source d’une parole, situe celle-ci dans l’ordre de l’imprenable, du non maîtrisable, de l’à-venir, du prophétique.
On ne manquera pas de s’étonner que des remarques aussi élémentaires ne surviennent que bien tardivement. Remarquons tout d’abord que bien des sottises ont été dites au nom de la pure raison à propos de croyances jadis tenues, d’anciens récits, qualifiés de mythiques et attribués à une mentalité primitive, encore incapable de discerner la vérité. Grande est la tentation de disqualifier ce qui met en question le système et l’horizon dont on se réclame ou que l’on veut instaurer. Si le propre de la parole est de permettre de dépasser les rapports de force et de violence, la démarche relève d’une libre décision qui procède d’un discernement et sache trouver une bonne solution. Avant d’y parvenir les hommes tâtonnent, inventent des solutions multiples à leurs questions, procèdent par étapes. Et maintes fois la solution à laquelle ils s’accrochent ne sert qu’à masquer ou à faire oublier la question initiale. Il arrive donc que l’on confronte des solutions qui paraissent contradictoires car on a oublié à quelles questions elles tentaient de répondre. Le ‘vivre ensemble’ a des conditions et ne peut exister sans contraintes. Surgit alors la difficile question d’une juste délimitation de la contrainte nécessaire. Elle me semble comporter deux aspects, l’un politique soucieux du possible actuel l’autre épistémologique, préoccupé du statut de la Vérité.
C’est sur ce dernier point seul que je vais m’efforcer de présenter quelques réflexions. Quelques considérations sur le passé, me paraissent indispensables, pour éviter des réponses trop courtes ou simplement opportunistes. Il s’agit d’un problème d’histoire ou pour employer un langage symbolique d’un problème de semence. Celle-ci a besoin de temps de durée pour dévoiler son être, montrer sa vérité, (?????????). Il en va de même pour l’homme et tout ce qui le concerne. La Tradition implique le lieu et le temps sans lesquels il n’est pas d’existence concevable. Elle exclut la simple reproduction du passé mais demande une prise de distance à son égard parce qu’il est le sol où doit lever un être de liberté. Prendre distance, ce n’est ni le rejeter, ni le maintenir en l’état, c’est se l’approprier par un accueil variable, selon les dispositions de chaque liberté. Contrairement à un jugement précipité, l’attachement au passé n’est pas méconnaissance de la liberté, mais plutôt souci d’en découvrir les conditions. L’examen de quelques situations présentées par l’Evangile peut nous le montrer. Non qu’il faille voir dans l’Evangile un traité d’épistémologie ! Il témoigne toutefois de situations et de démarches variées qui se prêtent à l’analyse de divers types de connaissance, et permettent ainsi d’en montrer les conditions de possibilité. L’expérience, au sens premier du terme, précède et fonde la démarche qui sera appelée scientifique.
C’est parce que l’incompréhension de Marie nous est relatée qu’il nous est possible de nous interroger sur l’événement qui l’a provoquée et la connaissance dont il s’agit. La Parole dont elle est l’héritière lui donne le sens de sa responsabilité de mère et voici que ce sens est mis en question tant par le comportement que par les paroles de son fils. Elle est invitée à reconnaître que la parole de Dieu fondement de son assurance ne saurait être objet de possession et que son sens reste ouvert. Marie ‘garde’ donc la parole, comme le sol garde la graine. Dans une rencontre, le sens vient de l’autre libre, on ne peut le dire possédé mais accueilli et reçu. Seul le libre est vraiment autre et dénonce toute tentative de prise ou de maîtrise. La fugue de Jésus, donne de quoi réfléchir sur l’Autorité qui n’est ni récusée ni ‘sacralisée’. L Autorité parentale est ici interrogée, ailleurs c’est l’Autorité de la Loi religieuse ou politique qui le sera. Une mise en question ne signifie ni rejet ni dénonciation mais invite à pratiquer le discernement par la mise en oeuvre des moyens présentement disponibles. Nous sommes ainsi amenés à prendre réellement conscience de ce qu’impliquent ces mots : ‘parole de Dieu’ et d’en tirer les conséquences, éventuellement à l’encontre de ceux-là même qui s’en réclament, même si l’on n’y croit pas soi-même. Se réclamer d’une Parole de Dieu, c’est se voir interdire de l’instrumentaliser, de se l’approprier, de la mettre à son service. Car une telle Parole ne peut être que libre, porteuse d’un sens toujours à venir.
La pesanteur a été expérimentée avant que l’on ait pu en connaître les lois et les causes La rationalisation de l’expérience, l’élaboration de méthodes adaptées, la spécification des objets de connaissance, ne s’est pas faite sans difficultés et on ne peut la considérer comme accomplie, puisque chaque jour qui passe nous gratifie de progrès nouveaux. Si la relation de parole se substitue à une relation régie par l’instinct et la force, ce n’est ni aisé ni automatique. Et le processus n’appartient que partiellement à l’histoire. Il est possible d’évoquer à gros traits le passage d’une dominante religieuse à la dominante profane, du moins en Occident. Le christianisme y a joué un rôle certain, qu’on ne peut encore évoquer avec une sérénité totale. Dans le « Désenchantement du monde » M. Gauchet parle non sans raisons, du christianisme comme ‘religion’ de la sortie de la religion. Une telle perspective concerne toujours le passage de l’instinct à la parole, de l’affrontement physique à la confrontation rationnelle et raisonnée. Sur le plan des idées on peut parler du passage du « polémique » au « conflictuel ». Le ‘polémique’ tel que je l’entends ici, vise l’élimination de l’autre, en qui on ne veut voir que le mal. Le ‘conflit’ vise à surmonter un désaccord réel et fécond, au bénéfice de l’un et l’autre partenaire, de la rencontre, d’une nécessaire coexistence.
Dans un échange conflictuel, si je l’emporte j’ai la joie de communiquer la part de vérité qui était à l’étroit chez moi, si je suis convaincu de mes insuffisances, je partage celle de l’autre, qui était à l’étroit chez lui. L’impératif évangélique de l’amour des ennemis n’est pas d’abord exigence plus ou moins héroïque, voire impossible. Il est en premier démarche d’intelligence. Et pour le dire en passant, la présence du serpent dans le récit des origines souvent qualifié de fable mythique, a quelque chose de génial. L’intrusion du mal dans le monde, ne provient pas de l’homme seul, qui n’est donc point totalement ‘mauvais’ et du reste demeure sous le pardon. De telles remarques, dans la conception actuelle de l’épistémologie ne peuvent que paraître étranges, sinon aberrantes tant il peut paraître impensable de chercher ou de puiser des règles épistémologiques dans des textes qu’une saine conception de la raison interdit de prendre en compte. Quelques remarques sur une telle situation sont donc nécessaires, car elle est l’expression d’une polémique encore virulente sous des apparences de paisible neutralité. Hier au nom d’une certaine appropriation et par conséquent d’une certaine falsification de la Parole de Dieu, l’Eglise a cru pouvoir régenter le monde et imposer la Vérité qui de façon formelle dénonce de telles procédures. Une telle situation impose la recherche difficile de solutions qui ne peuvent procéder que par tâtonnements, dont nous pouvons voir un exemple dans le conflit Israelo – palestinien.
Les protagonistes font intervenir la relation à Dieu de manières diverses. Elle ne sera envisagée ici que dans la mesure où elle constitue un problème épistémologique et nous invite à ne jamais oublier la présence du temps en toute démarche humaine. L’homme est un être spatiotemporel et de cela découlent des conséquences qui peuvent demeurer méconnues ici ou ignorées là. Les questions qui concernent le temps et l’espace ne sont ni traitées ni résolues de façon de façon identique. Le récit de la Tour de Babel, que rapporte la Genèse en son chapitre 11, pose ces questions toujours actuelles et propose un éclairage auquel on peut prêter une attention renouvelée. Que ce récit soit considéré comme un mythe parmi d’autres, ou comme expression de la Parole de Dieu, la question épistémologique d’une telle divergence se pose. Quelles méthodes sont-elles sous jacentes à ces appréciations ? La raison aurait-elle pour unique horizon ce qui peut tomber sous la prise, devenir objet de connaissance, et en ce sens objet de consommation ? Peut-on circonscrire l’envergure de la Raison par les frontières que lui imposent le savoir et la méthode qui lui est propre ? Est elle devenue le monopole de ceux qui pensent l’avoir libérée de la confusion dans laquelle la gardait encore prisonnière les prétentions d’une Eglise obscurantiste ? L’affaire Galilée, l’inquisition et les croisades ne sont-elles pas une illustration éclatante des méfaits de la confusion ?
Ce que nous appelons ‘confusion’ se présente d’abord comme ‘synthèse’. La vie est une réalité synthétique avant que ne soit procédé à des analyses, aux fins de connaissance. Ainsi il a fallu du temps avant de savoir que l’eau se compose d’oxygène et d’hydrogène, deux éléments qu’il est possible et utile d’isoler. La synthèse, l’eau, n’en est pas moins indispensable. Il importe de ne pas oublier que fils du temps, nous bénéficions de réflexions, de méthodes et d’instruments d’analyses, de connaissances dont nos devanciers étaient privés. C’est faire preuve de légèreté que de ‘faire comme si’ ce qui nous est devenu familier et quasi évident était à la portée de ceux qui nous ont précédé. Leur reprocher de ne pas avoir distingué, compris ou réalisé, ce qui est désormais en notre pouvoir relève de l’inconscience et d’un esprit polémique malsain. Il importe pour être impartial d’apprécier une période selon le champ des possibles qui était le sien. Des distinctions qui nous sont devenues familières étaient ignorées ou n’étaient point perçues. Il reste que l’impatience est souvent le tourment des êtres temporels que nous sommes. Le ‘progrès’ nous séduit et nous égare et la hâte de mettre en place le nouveau, empêche de discerner ce qui de l’ancien doit être préservé. Il en va ainsi de la distinction du profane et du sacré.
Pour faire bref, j’appelle ici ‘profane’ tout ce qui est de l’ordre de la prise et de la ‘maîtrise’ et j’appelle ‘sacré’ ce qui est de l’ordre de la liberté qui comme telle est hors prise et hors mainmise. Cette désignation, pour n’être pas courante me parait justifiable et apte à tracer un chemin de lumière à travers l’histoire de la Genèse à aujourd’hui. La Genèse si l’on ne veut pas rester prisonnier d’une incompréhension polémique, présente l’analyse la plus fondatrice qui soit. Il faut éviter de confondre « ce qui se mange, se prend, se maîtrise » et « ce qui ni ne se mange, ni ne se prend, ni ne se maîtrise. » Analyse et distinction essentielles. Il t’a été dit ‘du fruit de l’arbre… tu ne mangeras pas, sinon tu mourras.’ Pourquoi ?... Parce que c’est interdit ?... Mais non ! Ca ne se mange pas. Le Deutéronome précisera que l’homme ne vit pas que de pain et Jésus dissipera la suggestion du tentateur par la citation de cette parole. St. Augustin a lu tout autrement, en privilégiant le commandement l’Autorité et l’Obéissance. Pour mettre en lumière la gravité de l’offense en même temps que la Bonté et la miséricorde de Dieu, il souligne la facilité de l’obéissance. Mais ce faisant il oriente toute la réflexion théologique d’une manière regrettable. L’accent va être placé de façon extrême sur le Tout-Puissant, au risque de passer sous silence ou de minimiser des aspects essentiels de l’accomplissement de la Parole par l’incarnation du Verbe.
Au lieu de bloquer dans le mot ‘mystère’ tout ce qui excède notre compréhension, il importe d’accueillir la lumière qui nous vient de l’Esprit promis pourvu que nous demeurions en esprit de prière c’est-à-dire d’écoute. Mais avant de préciser le type d’épistémologie dont nous voulons parler, il importe de clarifier la situation qui est la nôtre. Le Pouvoir se trouve en lien avec la vérité de manière fort obscure qui ne peut se comprendre que par l’histoire. L’Eglise se présente comme le nouvel Israël, mais il est besoin de temps pour en saisir les implications, tout comme les inscrire dans la réalité. On peut être tenté de privilégier la continuité en oubliant la rupture, ou de se méprendre sur un accomplissement qui n’en est pas moins rupture. Les mots essentiels peuvent rester les mêmes et revêtir un autre sens. Il en va ainsi de mots comme Liberté et libération, mais aussi Vérité. Le lien interhumain n’a plus les mêmes composantes. Dans la mesure où la Liberté est prise en compte pour l’accès à la Vérité, le lien social en est affecté et il importe de reconsidérer sa nature. Il n’est pas aisé de manifester et surtout de faire admettre par quiconque ce qui peut paraître évident à certains Le symbole de la semence et le temps requis pour que s’accomplisse la Parole sont essentiels. St. Thomas a donné à la liberté un rôle décisif dans l’acte de foi, mais sa manière de penser la vérité rationnelle ou philosophique, la vérité révélée ou théologique, leur lien à l’autorité et à l’ordre social, ne me parait nullement satisfaisante.
Que faut-il entendre par ‘accomplissement’ ? « Puis sachant que tout était désormais achevé, Jésus dit pour que toute l’Ecriture s’accomplit : J’ai soif. Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée de vinaigre fut fixée à une branche d’hysope et on l’approcha de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est achevé. Il baissa la tête et remit son esprit. »Jn.19.28-30.
Le mot ‘accomplissement’ est essentiel, mais peut prêter à malentendu. S’il comporte l’idée de plénitude, ceux qui ont à l’entendre, demeurent dans le temps qui est ‘temps de l’écoute’. Et l’Ecoute implique attention à la parole pleinement dite, mais telle qu’elle ne saurait être considérée comme un objet ‘disponible’, comme une simple proie pour l’intelligence. La mort de Jésus paradoxalement souligne le statut unique de sa parole qui comme Lui, échappe à toute prise et au caractère ‘figé’ du ‘une fois pour toutes’. Le ‘définitif’ de la Vérité n’est pas celui de l’immobilité que donne la mort en mettant un point final à un devenir, mais celui d’un sens désormais hors prise parce que confié à l’Esprit. Le risque inhérent à toute formule dogmatique, quelque nécessaire qu’elle puisse être, est de faire oublier l’Esprit, sans lequel elle ne peut avoir de sens.
St. Thomas parlant de son œuvre a dit, paraît-il, que ce n’était que de la paille. Il avait le sens du relatif à améliorer, du temps qui passe, invite à discerner, à réévaluer. Sartre estime que ‘la mort nous livre en proie aux vivants’. Quand nous ne sommes plus là, pour porter le secours de notre parole vivante à la parole écrite partie loin de nous, les vivants s’en emparent. Jésus quant à Lui déclare à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. Quand il viendra, lui, l’Esprit de Vérité, Il vous conduira vers la Vérité toute entière, car il ne parlera pas de lui-même…Il me glorifiera car c’est de mon bien qu’il prendra, pour vous en faire part » Jn.16.12-15. Il a le sens des limites et des lenteurs de l’intelligence des hommes, même ensemencée par la Parole. « Alors il leur dit : esprits sans intelligence, lents à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât toutes ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? Et commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur interpréta dans les Ecritures ce qui le concernait. » Lc.24.25-27. Il a aussi le sens de sa mission, rendre visible ce Dieu que nul n’a jamais vu, renouveler, purifier les représentations que s’en font les hommes qui lui font endosser leurs ‘traditions’ et leurs combats douteux. Sa Mission ne peut demeurer vaine, car la Parole ne meurt pas, Il a vaincu le monde et ceux qui en demeurant à l’Ecoute de l’Esprit la gardent, participent à sa victoire.
‘Rester à l’Ecoute de l’Esprit’ est la condition épistémologique sine qua non de la garde et de la compréhension de la Parole. Or on court le risque de se contenter de répéter, de reproduire dans la mesure où l’on comprend l’accomplissement comme chose faite et déjà advenue. Dès lors la vérité éternelle risque de ressembler à du passé fossilisé, figé qu’il faut répéter et maintenir. C’est en ce point que le symbole de la semence laisse percevoir son sens profond. Garder la semence en l’état, comme le serviteur de la parabole avait gardé le talent reçu, c’est la rendre stérile. Le plus beau modèle d’Ecoute qui nous soit proposé est bien celui de Marie, qui sans la comprendre, gardait la Parole dans son cœur, comme la Terre garde la semence. Marie a eu besoin de temps pour apprendre à ‘lâcher prise’, à passer d’un amour enveloppant et protecteur, à l’amour d’un être libre d’inventer sa vie et de la donner, et de ce fait, du roi rêvé par la jeune fille, au roi qui meurt sur la croix. Peut-être faut-il que nous passions de l’image d’une Eglise idéale, société parfaite parce que détentrice de la Vérité accomplie à la réalité d’une Eglise à l’Ecoute du Verbe venu en notre chair, mais que n’entend que celui qui renonce à se l’approprier, ne prétend pas le posséder. L’Eglise est la totalité des hommes en tant qu’ils sont sous l’Appel, et nul ne peut dire ni qui entend, ni qui répond. Il en est qui sont dehors que l’on disait dedans et inversement.
Ignorance et prétention sont les mamelles de l’erreur. Peut-être sont-elles solidaires du sentiment de fragilité et de peur qui ne peut qu’accompagner cet être éphémère comme la fleur des champs, qu’est l’homme ? Qu’est-ce qui le pousse à oublier que son seul horizon n’est pas la terre d’où il est tiré, mais aussi le souffle qui lui a été insufflé, la Parole qu’il doit garder ? Il ne lui suffira pas de convertir le monde des choses en nourriture, pour échapper au sort de ceux qui font de leur ventre leur Dieu. « Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il perd son âme ? » Simples allusions qui demandent reprise et développement, mais qui suffisent à indiquer qu’ont fait défaut, tant du côté chrétien que du côté antichrétien une juste appréciation de la quête de la Vérité. Les responsables chrétiens au nom d’une interprétation insatisfaisante de ‘l’accomplissement’ ont estimé détenir la Vérité plénière qui seule permet l’édification d’une société telle que Dieu la veut. Mais selon une conception d’un Dieu Tout-Puissant, Législateur et super Moïse, en quelque sorte. Les antichrétiens, ont du faire valoir, à l’encontre de propositions, estimées vraies, parce que reposant sur l’autorité de la Bible, d’autres propositions jugées vraies et vérifiables parce que tirées d’une expérience conduite méthodiquement.
Le monde occidental a donc hérité d’une polémique malencontreuse opposant vérité de Révélation et vérité de Science. La première semble impliquer dépendance et soumission de l’homme, tandis que la seconde atteste initiative, autonomie et liberté. En réalité il s’agit d’une méprise qui concerne tant le sens des mots, que l’horizon que peut se donner l’homme. La méprise est d’autant plus grave les protagonistes n’ont pas une claire conscience que bien qu’utilisant des mots identiques ils ne leur donnent pas le même sens, car ils sont engagés dans un comportement polémique. Persuadés de leur bon droit et de mener le bon combat, ils n’imaginent et ne perçoivent que les défauts de l’autre ; ils estiment n’avoir rien à en attendre et veulent s’approprier les privilèges qu’il détient. Mais un tel comportement est-il différent de celui que le récit de la Genèse attribue à Adam et Eve ? Ce rapprochement qui peut paraître hasardeux sinon fantaisiste implique-t-il autre chose que la mise en lumière du fondement ontologique de la distinction initiale entre ce qui peut se prendre, se manger, être connu, et ce qui échappant à toute prise ne peut être connu ou mangé que s’il se donne ? Le récit initial qualifié de mythique, dit sur un mode implicite qui reste à entendre, l’être profond de l’homme. L’homme n’est lui-même que par le libre choix de son horizon et rien ne peut ni le contraindre, ni l’empêcher. Tourné vers la Terre d’où il est tiré et qui lui est disponible, il est aussi l’homme de la parole qui s’ouvre sur l’univers de la grâce.
L’homme échappe ainsi à toute définition et les mots dans lesquels on pense parfois pouvoir l’enserrer sont toujours inappropriés. Car les ‘paroles’ même qui de par leur nature devraient demeurer ouvertes deviennent closes par la crainte, l’impatience de ceux-là qui ont mission d’en être témoins. Pourtant si l’Eglise est dite Sainte c’est en espérance, à la mesure même de la ‘garde’ de la Parole qui lui donne d’être ce qu’elle est. Et la ‘garde’ est précédée par l’accueil qui est fonction des transformations, du devenir même de l’homme toujours en marche sur un chemin où vient le rejoindre celui-là même qui sur la route d’Emmaüs, ouvrit l’intelligence des Ecritures. Une méprise sur la Parole reçue provoque une crispation sur soi, une inconsciente suffisance et l’Etranger prend le visage de l’ennemi. Et il est demandé d’aimer son ennemi car c’est par lui que passe l’accès au sens. Si les frontières de la Terre ont été abolies, ce n’est pas pour être remplacées par celles d’une idéologie dont tu serais le seul gardien. Avec l’autre, hostile ou étranger, dont l’amour fera un proche, tu feras advenir le Royaume annoncé. « Si le Seigneur n’édifie la maison, ceux qui la construisent, travaillent en vain. » Les paroles du psaume et la question de Jésus, « que sert à l’homme de gagner l’univers s’il perd son âme » se rejoignent. Il n’est point dit qu’il est vain de gagner l’univers, mais que c’est le Seigneur, hors prise, qui donne le Sens.
L’avènement d’un nouveau type de proximité entre les hommes invite à reconsidérer les interprétations de la Parole, dont on avait pu se satisfaire. L’accomplissement impose un autre type de compréhension, qui a un grand retentissement sur ce que nous appelons Parole de Dieu et tout spécialement sur la distinction ‘classique’, nature – surnature. Sans nous attarder sur ce point il nous suffit d’observer que le facteur de changement qu’il faut affecte le permanent et le ‘consistant’ de la Parole, à la structure même des être symboliques que nous sommes. Tout ce qui relève de l’univoque ou de l’homogène appartient à l’ordre de la matière, de la prise, du maîtrisable et en ce sens de ce qui se mange. Il n’existe cependant pas de séparation avec l’ordre symbolique dont il est le support et le mode d’expression. Les deux dimensions de l’être symbolique ne sauraient exister l’une sans l’autre. Dire symbolique c’est dire synthétique et la synthèse précède l’analyse. La distinction des éléments que permet l’analyse ne signifie pas la disparition de l’un d’entre eux, mais quelque nécessaire que soit une synthèse nouvelle, elle ne pourra être la simple reproduction de la synthèse première. Il peut être indispensable de prendre en considération la manière dont nos devanciers ont traité la question, mais non de reproduire la solution.
Parler de synthèse et de solution est une manière de s’exprimer peu satisfaisante. En fait il s’agit de ne pas d’aborder le passé et les récits où il est exprimé, avec les questions et les réponses qui sont les nôtres et en fonction des quelles nous le relativisons, et le qualifions prématurément d’inférieur et de primitif. N’oublions pas la remarque de Marx, que voici et que lui-même n’a pas toujours mise en œuvre : « La manière de poser une question est la réponse à cette question. » Aborder le passé et ce qui en témoigne, sans préjugés, c’est s’efforcer de retrouver le questionnement tel qu’il a surgi et les réponses qui ont été apportées. L’absence d’une claire distinction entre les plans et les ordres, brouille les questions comme les réponses, qui paraissent confuses et qu’il faut considérer comme synthétiques. Au fur et à mesure que les hommes ont appris à mettre en œuvre la prise et la maîtrise de la Terre, ils ont aussi eu tendance à oublier ou à méconnaître l’autre face du questionnement celle qui concerne l’ordre de la Grâce, de ce qui ni ne se prend, ni ne se mange, mais s’accueille. A partir du moment où la maîtrise est devenue la préoccupation première, seules les questions et les réponses de cet ordre ont été considérées comme relevant de la Vérité. Sous l’égide de l’idée de progrès le passé a été considéré comme ‘obscurantisme’. Ceci est particulièrement clair pour tout ce qui touche aux origines et à l’histoire. Quelques remarques vont nous suffire pour le montrer.
En lisant la Genèse autrement que ne l’a fait St. Augustin, en soulignant la liberté, le Hors prise, de Dieu et non sa Toute Puissance, nous mettons en lumière un trait essentiel du type de connaissance qui peut le concerner. Dieu est à considérer comme Principe et Origine de toute liberté. Cette lecture impose et détermine une épistémologie et la connaissance qui en découle. La relation à la chose disponible et prenable n’est point du même type que celle que nous pouvons avoir avec le libre. Un tel changement d’accent entraîne une mutation de sens dans tous les mots qui dépendent du système. Ainsi l’obéissance, ne signifie pas d’abord la soumission mais le libre accueil, la rencontre. Si la parole, le logos, est bien le propre qui distingue l’homme et la bête, et que les grecs ont si bien théorisé, il importe de discerner la ‘parole sur’… les choses, et la ‘parole à’ … adressée à l’autre. Parole de prise et Parole de prière. Il faut entendre la salutation de l’ange Gabriel à Marie, dans ce sens, pour qu’elle prenne tout son relief. En son ange, Dieu s’incline devant une jeune fille et la salue car elle est pleine de grâce, c’est-à-dire libre et s’adresse à elle sous forme de prière : Veux-tu ? Ces quelques indications suffisent pour mettre en avant la nécessité d’un renouvellement de la réflexion épistémologique, pour aborder les textes du passé en fonction de l’épistémologie qui a présidé à leur élaboration.
Il n’est pas question de dire que l’examen d’un texte en fonction d’une visée qui n’est point la sienne soit sans intérêt. Mais en procédant de la sorte on ignore la spécificité et le sens de ce texte, sa cohérence, les réponses qu’il donne à des questions qu’on ne perçoit même plus ou que l’on croit solubles par les méthodes dont on se réclame. Et sans même l’avoir évoqué, on tend à confisquer le pouvoir, en s’arrogeant le monopole de la Vérité, quitte à tolérer l’existence de l’autre, faute de pouvoir le supprimer. Bien des positions ne sont simples qu’en apparence et en l’absence d’une confrontation sérieuse avec une autre manière de voir dissimulent une complexité réelle. La situation actuelle, de par la maîtrise grandissante de ce qui est soumis à la prise rend la confrontation inévitable et en quelque sorte quotidienne et universelle. Il est des questions supposées résolues qui refont surface et exigent un nouvel examen, telle celle de la relation entre le sacré et le profane, qui en France a été résolu par la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Quelque intérêt et progrès que représente cette solution elle ne constitue pas une solution universelle et définitive, contrairement à ce qu’un optimisme à courte vue, se plait à penser. La mise en œuvre d’une épistémologie adéquate et toujours à inventer, fait encore défaut.
La révolution inaugurée par Jésus et l’Evangile a profondément marqué l’Occident, mais elle est loin d’avoir produit tous les fruits dont elle peut être le principe. Peut-être la mise en lumière de l’accomplissement a-t-elle prévalu sur la manifestation de la rupture ? Ce seul point a entraîné des conséquences parfois fâcheuses, telle l’importance prise par les ‘traditions humaines’ pourtant dénoncées par Jésus. Il ne s’agit point en cela de culpabilité ou de péché, mais de cet arrière plan structurel qui demeure inconscient et que seul le don de l’Esprit permet de faire venir à la conscience. L’accomplissement n’est pas la suppression d’une exigence de rupture, pas plus que le fruit n’est la négation de la semence. Mais le fruit n’est pas identique à la graine d’origine. Et il importe de penser à un accomplissement toujours en cours d’effectuation. ‘Le déjà là et le pas encore’, est une bonne expression car elle ouvre l’espace d’une réflexion jamais achevée. Marie sans la comprendre, gardait la Parole jusqu’à ce que l’Esprit lui donne de vaincre les résistances qui la rendait malvoyante. L’Eglise ne saurait mieux faire. Elle continue à garder l’Evangile, à charge pour elle de l’entendre et de le rendre audible. Nombre l’ont quittée, comme le fils cadet de la Parabole quitta son père. Leur retour doit montrer que le lien filial est fait de liberté, de grâce. Et c’est par eux que ceux qui se voient dedans peuvent mieux percevoir ce qu’ils gardent d’esprit esclave. Aller vers l’unité n’est pas rétablir l’indistinction.
La séparation des Eglises et de l’Etat, est un fruit encore partiel de l’accomplissement de la Parole, par Jésus le Verbe fait chair, ?????????????????????????Quiconque se réclame de l’Evangile doit découvrir, laborieusement, patiemment, comme Marie a du le faire, ce que signifie accomplissement. L’Eglise demeure dans ‘le pas encore’. L’oublier ne peut que la conduire à méconnaître que c’est en demeurant dans l’obscurité qu’Elle annonce et attend l’Aurore et la pleine Lumière. La Vérité qui a pour nom : ‘Jésus’, ne saurait donner lieu à la prise ni à la maîtrise, ou faire l’objet d’un monopole quelconque. Pourtant Jésus a eu réellement besoin de l’eau de la Samaritaine et c’est à elle et à tous les hommes, qu’Il a proposé son eau vive. C’est pour apaiser la faim de ceux qui en souffraient et non la sienne, au désert, qu’il a multiplié le pain. Suggestions qui fondent et inaugurent une réflexion épistémologique. Qu’est-ce-que ‘connaître’ ? Qu’est-ce-que la Vérité ? C’est dans un contexte dramatique que Pilate un jour posa une telle question. N’est-il pas préférable de condamner un innocent plutôt que de prendre le risque de déplaire à César ? La ‘raison d’état’ ne prévaut-elle pas sur toute autre ? Ces questions et tant d’autres, qui ne s’accommodent pas de réponses de cabinet hantent le quotidien des hommes, parce que la réponse demeure singulière et qu’en chacune un homme choisit son identité.
De quel ‘ordre’ est la Vérité dont le choix détermine l’identité de chacun ? Question négligée, voire ignorée et pourtant décisive. Suffit-il de dire qu’une telle question ne pouvant par définition, faire abstraction de la libre subjectivité singulière, ne peut être abordée de manière objective et de ce fait ne relève pas de la Vérité ? Doit-on décréter irrationnelle une question sous prétexte que les termes par lesquels elle se formule ne sont pas définissables par la méthode scientifique ? N’est-il pas plus sage de reconnaître que la ou les diverses méthodes scientifiques ne sont pas pertinentes pour traiter certaines questions, qui néanmoins se posent ? Si à la limite on reconnait l’existence de telles questions, au nom de quoi les dire privées de sens, parce que hors de portée d’un raisonnement de type scientifique ? L’aveu de plus en plus fréquent qu’il existe des interrogations que le ‘savoir’ ne peut prendre en charge n’exprime-t-il pas la nécessité d’une révision épistémologique ? L’histoire montre depuis les origines le mélange inextricable du bien et du mal, en chaque individu comme en toute société La question du mal est contemporaine de l’homme libre et l’accompagne tout au long de son histoire. La solution par le Déluge est illusoire, comme le dit le récit lui-même. Reste à laisser croître ensemble l’ivraie et le bon grain.
Sagesse élémentaire, dira-t-on. Mais elle semble bien difficile à accepter et à mettre en œuvre. Chacun évoque, à juste titre certes, la Religion, l’Eglise et l’Inquisition, mais comme si la question appartenait à un passé révolu, et s’il suffisait de supprimer ces ‘obstacles’, ou de les empêcher de nuire ! Le difficile en réalité c’est ‘le vivre ensemble’ d’êtres libres, dont la vie est dans la dépendance de… Et avant même de comprendre la difficulté, il importe d’en reconnaître la permanence, malgré les innombrables tentatives de solution. Pour connaître l’homme on se doit d’observer l’ensemble des productions qui expriment son être, de prendre en compte la réelle historicité de l’homme. Il importe donc de reconsidérer radicalement la façon reçue de lire l’histoire, qui trop souvent demeure polémique et campe sur des positions déclarées progressistes et jugées définitives. L’idée de progrès en orientant notre regard vers l’avenir tend à nous faire oublier le passé et à le considérer comme ‘pré humain’, comme s’il était avéré que nous en avons extrait tout ce qu’il contenait de bon. De la parole de Sartre sur la mort qui nous livre en proie aux vivants ou de celle de Jésus mourant sur la croix demandant au Père de pardonner à ses bourreaux qui ne savent pas ce qu’ils font, quelle est celle qui donne le plus à réfléchir ? Selon quelle cohérence et selon quelle proposition de sens ces deux paroles ont-elles été émises ?
Réintroduire la question du sens dans l’interrogation humaine c’est reconnaître que la science ne saurait en détenir la clef, pour la bonne et simple raison qu’elle postule un ‘sujet’ pur, neutre, anonyme. Si l’histoire comme ‘science’ ne peut être que trouée, elle ne peut être évoquée comme ‘Savoir absolu’, juge de paix en quelque sorte de ce qui relève de la Vérité et ce qui ne serait que libre Opinion. Une telle manière de voir s’est imposée dans un cadre polémique et nous amène à clarifier les mots clefs que sont ‘accomplissement’ et ‘progrès’. Au nom de l’accomplissement, l’Eglise en se considérant comme société accomplie, et donc parfaite, a cru pouvoir dicter et imposer des normes élaborées à la lumière de la Foi. Ce faisant, elle a méconnu au nom d’une absolutisation non discernée de la Parole de Dieu, ce qui en fait relève de la libre initiative et recherche de l’homme. La Parole s’adresse à un homme tel que le structure, sa culture, c’est-à-dire sa manière à lui, de faire venir à la conscience ses propres exigences. La faim existe avant la découverte de tout ce qui va en permettre la satisfaction. La Parole dit seulement que tout n’est pas d’un seul tenant, que tout n’est pas de l’ordre du comestible, puisque précisément il y a la parole. La distinction initiale introduit le principe d’une analyse qui reste à mettre en œuvre, selon des modalités variables. En se méprenant sur ce que accomplissement veut dire, l’Eglise a cru pouvoir imposer ce qui ne relève pas de ce dont elle est Témoin.
On peut donc dire que ceux qui ont été ses adversaires, qui ont pu se percevoir ou être perçus comme ses ennemis, l’ont aidée à mieux connaître sa mission propre, qui précisément est d’être Témoin. Il importe de s’attarder sur ce mot, car il est revendiqué et mis en œuvre par l’histoire qui se veut démarche scientifique, selon un sens tout autre que celui par lequel il exprime la Mission. La science lui impose des règles qui restreignent son usage à la capacité de prise et de mainmise. Or le sens propre par lequel Jésus exprime son identité ou sa Mission est de rendre la Vérité Présente en sa propre Personne. Au jour de sa mise en croix les témoins, au sens que donne la science à ce mot, constatent la réalité de la ‘prise’: la mort. L’usage du même mot risque de faire oublier la différence radicale de sens entre le Témoignage dont l’Eglise se veut la gardienne et celui de la Science qui lui concerne la prise. Cette différence affecte tant la rédaction que la lecture des Ecritures. On peut dire aujourd’hui qu’il importe de distinguer le point de vue de l’histoire comme science et le point de vue de l’historicité telle que l’envisage celui qui se soucie du sens de l’aventure humaine. Il est clair que l’historicité présuppose la condition temporelle de l’homme, mais se constitue à partir de toute autres préoccupations.
Il n’est pas indifférent de savoir quelle visée a présidé à la rédaction de tel ou tel écrit. La perception du sens, de la cohérence et de ‘la vérité’ en dépendent. Chercher dans un écrit la réponse à une question qu’il n’a pas envisagée peut avoir un réel intérêt, mais ne permet pas de découvrir ce qu’il exprime véritablement. Pour ce faire il importe de faire apparaître la préoccupation qui est la sienne, le champ d’intelligibilité dans lequel il s’inscrit, alors même que nous estimons ne pas être concernés. Cette ouverture d’esprit est nécessaire à quiconque désire rencontrer l’autre en vérité et accepte que lui soient rappelées des questions présumées insolubles. Tout ce qui est relatif à ce que nous appelons aujourd’hui ‘l’historicité’ ne relève pas de la méthode historique. Penser ou donner à penser qu’il en va autrement est simple survivance d’une idéologie positiviste et scientiste, qui méconnait toute voie d’accès à la vérité, non conforme à ses préjugés. Mais il y a aussi un arrière fond polémique qui au lieu de laisser prévaloir la relation de ‘parole’ la pervertit en l’instrumentant au service de la force. Pour éviter de traiter ces questions de byzantines ou d’inutiles, il suffit de penser aux rapports de force dans l’histoire et aujourd’hui même. Considérer l’autre comme un ennemi, un sous homme, ne voir en lui que du mal à extirper, c’est se mettre sur le ‘sentier de la guerre’, c’est s’arroger le monopole du Bien et de la Vérité à propager.
L’homme demeure un continent inexploré, alors même que la soif de savoir nous pousse à majorer la part de lumière qui éclaire notre route et partant à méconnaître celle qui pourrait nous venir de Dieu, par les autres. L’impatience d’avoir des solutions nous pousse maintes fois à nous complaire en nous-mêmes au lieu de rester disponibles et en attente. Le contexte polémique incite à méconnaître la place et le rôle de l’autre, trop vite déclaré ennemi. Le désir impatient d’arracher l’ivraie dans un champ ensemencé de bon grain, ne nous laisse pas le temps du discernement. La hâte qui s’empare de nous quand il s’agit d’arracher la paille qui se trouve dans l’œil du voisin, nous rend invisible la poutre qui nous aveugle…Les pharisiens de jadis crispés sur une vérité qu’ils croyaient posséder ne se rendaient pas compte que cette attitude seule, les en privait. Au lieu de les dénoncer, mieux vaut nous reconnaître leurs semblables et les rejoindre sur le Calvaire où Jésus laisse monter cette étrange prière : Père pardonne, ils ne savent pas ce qu’ils font. Légitimement soucieux d’objectivité et croyant poser un pur ‘sujet’, on néglige de prendre en compte l’auteur même de l’entreprise et sa réelle condition. En se déclarant ‘Vérité’, Jésus en dévoile le ‘Hors prise’ et la liberté. Que l’on acquiesce ou non à la perspective proposée, on ne peut nier qu’elle implique une authentique position épistémologique, dont la monstration s’est soldée par la mise en croix. Il est vrai que la foi seule, recueille la Résurrection qui en est le terme.
Mais il s’agit précisément de déterminer le statut épistémologique de la foi, dont il est courant de dénier la dimension cognitive, en l’assimilant à la croyance ou à l’opinion et de ce fait à la liberté. Mais c’est ce lien à la liberté qu’il importe de penser. Il faut en montrer le pourquoi, les exigences et les implications en particulier les relations de solidarité avec le savoir de prise ou ce qui est appelé science. Marx a estimé que dénouer le lien religion – politique, et instaurer la liberté de religion, bien loin de supprimer la religion, en favorise la prolifération, au gré de la ‘lubie’ de chacun, en une multitude de sectes. Le politique apporte avec l’unité imposée, une certaine universalité. Mais le religieux est l’indice d’un manque qu’il importe de combler. Marx a identifié le manque de l’homme au besoin économique qui relève donc de la prise et peut être satisfait par elle. Qu’en est-il donc de la liberté et de la libre relation ? Le « ou bien ou bien » de Engels dans sa Dialectique de la Nature donne-t-il à la liberté sa juste place, son véritable sens ? « Ou bien une Matière éternelle ou bien un Dieu créateur » telle est la place assignée à la liberté, quitte à rechercher les critères susceptibles de déterminer le choix. Or la liberté est d’un autre ordre que ce qui relève de la prise à l’inverse de la matière qui est au service de l’imprenable liberté.
L’alternative postulée par Engels est de nature polémique. Elle implique l’impossibilité et le refus d’accepter le monde tel qu’il lui apparait. Ce monde qui est en train de naître donne de voir un bien-être croissant pour quelques uns mais au prix de la misère du plus grand nombre. Marx et Engels rêvent d’un monde aménagé de telle façon que chacun puisse satisfaire ses ‘faims, ses soifs, son manque essentiels’. Il faut détruire un monde qui a encore besoin de l’opium de la religion, de son arôme spirituel, pour apaiser les souffrances engendrées par la privation de biens réels, désormais disponibles. Le ‘monde’ dont il s’agit est le produit et la source de l’organisation mentale qui l’engendre. Et l’heure est venue où un autre monde est possible, car les forces de production permettent désormais d’envisager la maîtrise et la prise des biens aptes à satisfaire tous les besoins des hommes. Le nouveau champ des possibles exige la mise en question de l’organisation mentale antérieure, ce qui ne saurait aller de soi. C’est ainsi que se constitue un champ polémique, selon lequel il est postulé que la genèse de la société repose sur l’infrastructure économique à partir de laquelle tout s’organise. Les raisonnements ont un intérêt réel mais la volonté de venir à bout de l’autre considéré comme ennemi à abattre nuisent à une approche réaliste de la situation. Mais on ne supprime que ce qu’on remplace. Il importe donc tout ensemble de dénoncer le recours à l’opium en montrant sa nuisance, de faire ainsi apparaître l’horreur de la misère et mobiliser les énergies pour la conquête d’un bonheur désormais possible.
Une telle optique a entraîné la quête du disfonctionnement premier qui a engendré ce monde de misère et d’injustice. Pourquoi le génial Hegel n’a-t-il pas remis à l’endroit l’image renversée qui se produit sur la rétine ? Comment s’est produite ‘l’accumulation primitive’ principe de toutes les aliénations subséquentes ? Interrogations qui s’imposent dès lors que la misère du grand nombre s’étale sous les yeux et que la religion ne parait la soulager qu’au prix d’une mystification ‘spirituelle’ et ne peut la combattre en vérité puisqu’elle en est le produit. En outre avec le concept d’aliénation’ on peut donner à la liberté un autre contenu et une autre dimension que n’a pu le faire la Révolution française de 89, bourgeoise et ‘lettrée’ et dont l’idéalisme est flagrant. Seul celui qui est à l’abri du besoin peut ne pas s’en soucier et revendiquer la liberté de penser et de posséder. A-t-on remarqué que c’est à des êtres disposant de quantité de fruits comestibles qu’il est demandé de ne pas limiter leur horizon à ce qui se mange ? Qu’apporte la liberté de circuler à celui qui n’en a pas les moyens ? La Révolution bourgeoise comme la Révolution marxiste ont interrogé la manière dont l’Eglise accueille l’Evangile et pense ses références à l’être ensemble des hommes, à la ‘Vérité’, à la liberté, aux biens disponibles…
Il importe de sortir du contexte polémique, pour prendre en considération l’ensemble des données historiques sans lesquelles la réflexion ne peut qu’être mutilée puisque c’est à travers ses ‘œuvres’ que l’homme se donne à voir. La sortie d’un tel contexte ne va pas de soi, car il faut d’abord percevoir son existence, les diverses manières dont il fonctionne et les fruits qu’il a produits. Les structures intellectuelles jouent diversement. Si elles imposent une conceptualisation et déterminent une partie du comportement, elles n’annihilent pas l’exercice de la liberté qui demeure source et se jouent des barreaux conceptuels. Les appartenances ou les références formelles ont leur rôle, mais n’empêchent pas la communication. La négation formelle de Dieu n’exclut pas un lien effectif. La manière recommandée par Prévert pour faire le portrait de l’oiseau prend du temps et en voyant une cage suspendue à un arbre de la forêt, on peut ne pas voir le peintre caché qui attend, on peut ne pas reconnaître la cage, comme on peut aussi retenir l’oiseau prisonnier dans sa propre cage… Au scribe qui lui demande quel est son prochain, Jésus n’indique pas un coreligionnaire mais un samaritain tandis qu’un prêtre et un lévite servent de contre exemple. Et la réconciliation fraternelle l’emporte sur la pratique cultuelle. Il y a encore des conséquences à expliciter.
Le contexte polémique s’est en quelque sorte cristallisé dans les institutions et exprimé sur le plan conceptuel et langagier. La prise de conscience de l’impossible élimination de l’autre a suscité l’existence de deux camps antagonistes qui demeurent en proie à un soupçon et à une crainte réciproques. L’avenir est ainsi fait de peur plus que d’espérance car chacun privilégie le mal qu’il a perçu chez l’autre, au lieu de souligner le bien et sa ‘purification’ nécessaire et possible. Il nous est donné de mieux percevoir nombre de possibles réellement présents dans les Ecritures et l’Evangile mais en partie inexploités. Les exigences du dialogue comme celles de l’œcuménisme paraissent neuves et le sont dans une certaine mesure. Elles nous invitent en tout cas à faire retour à l’Evangile dont nous ne cessons de dire qu’il est bonne nouvelle sans toujours nous soucier d’en percevoir et mettre en œuvre la nouveauté. Il n’a pas été nouveau, il le demeure ; mais nous faisons ce que faisaient les pharisiens en enserrant la parole de Dieu dans des formules convenues qui nous amènent à préférer l’expression, au sens auquel seul l’Esprit peut nous introduire. Et il nous arrive de penser que le sens de la Parole a été déjà adéquatement exprimé. Pour celui qui tient l’Evangile pour Parole de Dieu, il doit être clair qu’il est Hors prise et s’échappe de quelque cage conceptuelle que ce soit. La fidélité est fille de la foi et ne saurait se satisfaire d’une répétition, si bien intentionnée soit-elle, de formules identiques. Elle exige ouverture et Ecoute de l’Esprit.
Peut-être l’important est-il de reconnaître que le passage d’une opposition hostile à une opposition conflictuelle et féconde passe par l’élaboration d’une nouvelle épistémologie, d’une nouvelle prise en considération de la dimension temporelle de l’aventure humaine et du caractère irréductible de la liberté. Un mot étrange que celui de liberté car apparemment simple il recèle des sens différents qui faute d’être clarifiés sont une source de difficultés et de divisions. Chacun croit en détenir le monopole et veut en être le garant authentique. Il en va de même avec la Vérité, ce qui permet de poser explicitement le problème épistémologique ‘du logos sur le savoir’, l’?????????? Le débat s’est engagé sur la base d’un malentendu, d’une méprise sur la qualité propre de la relation qui spécifie l’être humain lui-même. Question en vérité fondamentale, dont la réponse régit toutes les autres et fait toujours débat. Chacun doit y répondre car c’est de sa réponse que dépend son être même. D’où ? Où ? D’où sommes-nous ? Où allons-nous ? Questions tout à la fois banales et existentielles, dont on peut retrouver la présence dans les traces que les hommes ont laissées de leur passage. Pour que les hommes puissent se reconnaître comme tels, ils doivent se reconnaître porteurs de la même et radicale question.
Trop souvent ceux qui se soucient d’un dialogue à l’échelle de l’humanité se contentent de proclamer le respect des différences, leur égale dignité. Perspective intéressante qui peut permettre d’instaurer une coexistence pacifique et harmonieuse, mais à mon sens trop statique et laissant de côté la question de la Vérité et d’une effective confrontation. Une telle confrontation est aujourd’hui inévitable de par l’effective mise en présence, selon des rapports de force nouveaux, des hommes de toutes civilisations, religions et culture. Elle ne demande pas seulement aux uns et aux autres, de comparer voire d’opposer les réponses qui définissent, déterminent le champ de leurs possibles. La prise au sérieux de solutions éventuellement contradictoires invite à rechercher la question radicale qui les précède et les engendre. C’est à retrouver cette question génitrice que le dialogue convie. La vraie vie est absente, disait me semble-t-il Rimbaud. La vie demeure question, et l’homme demeure en recherche, ‘Viator’. La Samaritaine va toujours au puits et Jésus lui demande à boire avant de lui proposer son eau vive. Dans les deux démarches il s’agit de choix, de liberté et de vérité. Ces mots sont légitimes et s’imposent. Ils ne signifient pas la même chose pour ceux qui les emploient et peuvent ainsi devenir source de polémique avant de redevenir signe de choix.
La brève allusion à un récit évangélique est loin d’être anodine. Elle signifie que nul ne saurait parler d’ailleurs que de son lieu propre et que l’on part toujours de quelque part, fut-ce à ‘l’insu de notre conscient’, même si on est habité par le vœu d’une liberté pure. Nul ne peut avoir accès à l’Origine, si ce n’est par une ‘mise entre parenthèses’ méthodologique. L’Innocence ou la Liberté originelles sont toujours déjà perdues et c’est par la lecture d’une histoire dont nous suspendons ‘méthodologiquement’ l’existence, que nous marchons vers elles. Tout départ est signe et prise de distance. Il est la condition du voir. Ainsi la filiation comme la liberté, sont à venir. La synthèse précède l’analyse, elle est la condition du vivant qu’est l’homme L’analyse dissocie le sujet qui la mène méthodologiquement et ne l’affecte que par l’intermédiaire des concepts qui en sont le fruit. La dissociation met en évidence deux éléments d’ordre différent. L’un relève du prenable, du savoir, de la chose disponible, comestible, l’autre appartient à l’ordre du hors prise, du libre, de la grâce. La faim qui nous habite, a ainsi pu, par impatience, désir d’autonomie, d’autosuffisance n’envisager le monde que sous l’angle de la prise. Il est une faim qui peut se satisfaire par la prise qui assure une certaine sécurité, une certaine liberté, en suspendant l’urgence du besoin. Mais la libération ainsi envisagée, n’écarte pas la menace de la mort. Elle peut cependant se présenter comme apte à monopoliser l’attention.
En tout ceci, se manifeste la structure même de l’être humain qui s’exprime par deux types de relation, la relation de prise et la relation de présence. Il importe de ne pas les confondre bien qu’ils soient complémentaires mais leur distinction et leur mise en place est essentielle et ne se fait qu’avec le temps. La prise semble pouvoir satisfaire la faim et assurer la liberté. Mais il en résulte une confusion et ce qu’on appelle aujourd’hui un amalgame. Car ce qui est hors prise et relève de la présence ne peut être atteint. L’homme se perçoit comme être de besoin et par la prise, il peut se satisfaire mais non se libérer d’un manque qui est d’un autre ordre. Les choses qui se laissent prendre, bien que possédées n’apportent pas la présence car la liberté seule la donne et elle ne relève pas de la prise. La prise en considération de l’histoire, antérieurement et indépendamment des propositions chrétiennes, permet d’explorer et de découvrir les attentes de l’homme, et aussi pourquoi ces propositions, bien qu’elles leur soient ‘accordées’, ont pu être récusées. L’horizon humain ne se limite pas à ce qui peut être pris, et ‘l’invention’ de la femme, par exemple, le montre. Ce que j’appelle ‘invention’ de la femme désigne le passage du biologique à l’humain ou de l’instinctuel à la requête d’une libre rencontre. Levi Strauss trouve dans l’interdit de l’inceste la manifestation d’un tel passage.
Passage qui se laisse déduire des multiples investigations menées sur les origines mais qui demande à être pensé. Cette conjonction étonnante de pulsion instinctive et de liberté fait penser à la proposition de celui qui disait : « Je voudrais bien voir l’animal qui le premier s’est aperçu qu’il n’en était plus un » ou à celle de Nietzsche, tout aussi surprenante : « La chasteté, c’est quand l’âme habille le corps. » Avec la liberté, en effet, il n’y a plus de pré- adaptation déterminée au monde, il n’y a plus d’environnement mais un monde à faire surgir, un horizon et une orientation à choisir. Il importe de garder présente à l’esprit cette originelle complexité et les différentes manières dont s’est présenté le choix et avec lui l’analyse. Cet arrière plan est nécessaire si nous reconnaissant temporels et héritiers, nous procédons avec intelligence à l’inventaire de notre patrimoine. Il a fallu que le fils ‘prodigue’ ait dilapidé son héritage, pour qu’il découvre qu’il avait négligé l’essentiel et qu’apparaisse avec le manque et le désir, la faim. Le choix initial, la première analyse, inaugurent une nouvelle conscience du monde et le font passer du global au distinct. Le fils prodigue de la parabole meurt de faim malgré les aliments dont il dispose pour son troupeau de porcs car ils ne sont plus ‘imbibés’ par le ‘don’ que seul le père apportait.
Nous entrevoyons ainsi comment il suffit de la présence d’une libre détermination pour que s’inaugure un monde nouveau, s’établisse une radicale différence entre ce qui relevant de la prise est disponible, et ce qui étant d’un autre ordre, ne peut être que manqué s’il est abordé avec une intention de prise. Or l’homme d’apparence prenable, est présent dès qu’il ya possibilité de choix. En d’autres termes la liberté instaure une différence ontologique, fonde et inaugure la connaissance analytique. Une mainmise effective sur le prenable peut engendrer le sentiment d’une liberté autosuffisante, capable d’une maîtrise universelle et de faire oublier tout autre type de relation. De là vient l’idée que le manque pourrait se combler par la prise. Or le manque n’est humain que par la liberté qui le rend relatif à une autre liberté et à la Présence qu’elle seule peut offrir. Seule une lecture d’histoire rend possibles de telles réflexions. Mais chacun se tourne vers la lumière, selon le champ de possibles que lui offrent le lieu et le temps qui sont les siens. L’homme advient à son être en effectuant le parcours qui lui est dévolu et en usant des moyens d’orientation dont il peut disposer. On ne va pas sur la lune à l’aide d’une boussole, encore qu’elle demeure présente dans ce qui la remplace. La compréhension de ce point de vue demande de passer de l’idée de substitution à celle d’intégration. L’intégration implique une mutation réciproque, bien que trop souvent le seul intégré paraisse concerné.
Peut-être cela est-il du au difficile passage du rapport de force, (polémique) à celui de dialogue, conflictuel. Le développement de l’analyse, est la condition du progrès du connaître. Un exemple le fera mieux comprendre. Le monde paysan où je suis né avait un vif sentiment de dépendance à l’égard de la nature, de la pluie et du beau temps, qui conditionnaient la qualité et la quantité des récoltes. Les dictons et l’observation servaient d’instruments de prévision et le recours à l’intervention divine était fréquent pour interpréter la situation, faire face à un manque ou à un excès de pluie ou de soleil. L’intelligence d’un même phénomène météorologique mêlait deux démarches et deux regards très différents, avec le risque de leur assigner un ‘sens’ plus ou moins commun : exprimer et reconnaître un manque perçu comme dépendance. C’est souvent en lien à des manques relevant du besoin et donc de la prise, que la relation libre, a été ressentie et exprimée. Il en a résulté qu’en se rendant capable de satisfaire le besoin et d’ajourner la menace de mort à laquelle il reste lié, l’homme a pensé pouvoir résoudre la question du manque et de l’accès à la liberté. Il reste qu’en s’efforçant de se rendre maître et possesseur de l’entière nature, comme Descartes en a émis le vœu, et comme Marx s’est efforcé de le penser, l’homme n’a évacué ni résolu la question de la liberté et de ses implications.
Le saut qualitatif dont parle Marx est-il une ‘explication’ satisfaisante du surgissement de la liberté ? Cette solution ne serait-t-elle pas dictée par l’idée qu’il est nécessaire de faire place nette pour que de nouvelles valeurs puissent remplacer les anciennes ? Ne faut-il pas extirper le mal à la racine, mettre en œuvre ‘la politique du déluge’ et pour cela supprimer le méchant ? La polémique est toujours présente, sur mode inconscient, et l’Inquisition n’est pas loin. Quand on écrit ce mot, on pense à une institution ecclésiastique, mais il est facile de voir que l’esprit qui l’engendre est présent partout où on estime pouvoir ou, pire, devoir imposer la Vérité par la force, par une loi contraignante. Un tel comportement méconnait que l’identité de l’homme est en suspens dans sa liberté et que l’épistémologie qui la concerne ne saurait être celle d’un savoir de prise. Ce Savoir de prise est la référence qui impose le sens du mot Vérité. Et il est essentiel de garder présente à l’esprit l’histoire qui a présidé à sa mise en place. Une Histoire qui se dérobe à la prise du Savoir malgré les efforts accomplis pour l’y soumettre. Ce qui d’elle, n’entre pas dans son cadre est réputé étranger à la Vérité. C’est ainsi qu’un hebdomadaire titrait récemment : ‘La Bible : le Vrai, le Faux’, sans susciter quel- que émotion que ce soit.
Marx estimait que l’analyse qui déconnecte la religion d’avec la politique la prive ainsi de son lien à l’universel. La liberté de religion, comme on peut le voir en Amérique, favorise la prolifération de sectes innombrables et fait voir dans le phénomène religieux, un produit de l’imagination et de la ‘lubie personnelle’. Privée de la contrainte que lui assure le Pouvoir, la religion perd son apparente universalité. Loin d’être l’expression d’une exigence essentielle de l’homme, elle est l’illusoire compensation d’un besoin économique non satisfait. Elle est ‘l’opium du peuple’. Seule la satisfaction des besoins peut assurer son dépérissement. Qu’en est-il de la liberté, de sa ‘nature’, de sa possible satisfaction ? Cette approche de la religion a le mérite d’interroger les réponses supposées acquises et définitives, et ce au moment des grandes mutations industrielles qui bouleversent la relation au monde. Et il est vain de penser qu’une telle mutation pourrait laisser intactes les autres relations puisqu’elles sont intriquées les unes avec les autres. Accroître le pouvoir de prise qu’apportent le savoir et les techniques qu’il fonde, attire l’attention et peut suggérer qu’en cela consiste l’accomplissement véridique de l’homme et sa libération authentique. En cela se révèle le mode polémique qui a présidé à la substitution de la nouvelle approche à celle qui la précédait. Ce passage à la polémique, montre la difficile gestion d’un juste recours à la force. La présence de ce mot, ‘juste’, indique à lui seul, l’intrication de deux